Université de Montpellier

Le vote blanc et nul, un porte-voix à faible résonance

Au regard de cette élection pour le moins atypique et mouvementée, tant dans sa campagne – marquée par une succession de rebondissements aux effets domino – que dans son issue – disqualification des partis traditionnels, arrivée au pouvoir d’un nouveau mouvement politique, préfigurant une recomposition du paysage politique –, l’attention portée aux votes blancs et nuls (VBN) peut sembler décalée.

Aurélia Troupel, Université de Montpellier

Cependant, avec plus de 4 millions de bulletins blancs ou nuls glissés dans les urnes, ce phénomène ne constitue pas un élément si anecdotique que cela dans ce scrutin. Pour la première fois, les chiffres relatifs au vote blanc et nul ont été très rapidement intégrés aux commentaires de la soirée électorale ; pour la première fois aussi, ils ont été annoncés peu après le taux d’abstention, venant ainsi compléter le tour d’horizon de la (non)participation électorale.

Sorti de l’ombre

Plusieurs éléments concourent à expliquer pourquoi le VBN est sorti de l’ombre de l’abstention. Il y a tout d’abord un caractère conjoncturel. L’appel au vote blanc, ou en tout cas les discussions dans certains partis- mouvements politiques suite à leur élimination au premier tour, a rappelé que le vote blanc pouvait constituer une alternative, et ce même lorsque le second candidat qualifié appartient au Front national. Alternative confirmée, ou du moins choisie, par bon nombre d’électeurs, comme en témoigne le taux record enregistré le 7 mai en dépit d’une intense campagne pendant l’entre-deux-tours incitant les électeurs à « bien » utiliser leur bulletin et à barrer la route à l’extrême droite.

Ensuite, pour important qu’ait été le pourcentage de VBN lors de ce second tour, la thématique du vote blanc bénéficiait déjà d’une exposition médiatique, quoique très modeste. Depuis la loi du 21 février 2014 conduisant au décompte séparé des bulletins blancs et des bulletins nuls, quelques articles ont porté sur la question de sa véritable reconnaissance (afin qu’ils soient considérés comme des suffrages exprimés et pèsent dans le calcul des scores des candidats), alimentés par une réflexion plus générale basée sur les travaux de Jérémie Moualek.

Mais c’est la première fois que, pour comprendre ce qui s’est joué lors de ce second tour, le vote blanc et nul semble à ce point devoir être pris en compte, à côté de l’abstention et des autres choix électoraux. Si l’offre électorale, au premier et a fortiori au deuxième tour, peut en grande partie expliquer le volume atteint par les VBN, les motivations ainsi que les significations du vote blanc restent relativement méconnues.

L’objet du projet de recherche en cours, intitulé « l’électeur ignoré : le votant blanc et nul », visant à dresser de manière quantitative une sociologie de ces votants, et dont nous présentons brièvement ici quelques résultats, est précisément de lever le voile sur ces éléments.

Pour l’heure, la présentation de trois questions issues du sondage réalisé après le premier tour par Respondi permet déjà de faire ressortir quelques éléments sur la façon dont le vote blanc et le vote nul sont perçus par les « électeurs » interrogés ci-dessous. En dépit des précautions méthodologiques prises, les résultats présentés ne sont pas représentatifs de la population française dans la mesure où n’ont été interrogés que des panélistes inscrits sur les listes électorales et ayant voté au premier tour. Échappent ainsi à notre enquête notamment les abstentionnistes du premier tour. Cela reste néanmoins actuellement le seul moyen pour saisir ces électeurs et plus globalement recueillir des données sur le VBN.

Le vote blanc, un moyen d’expression…

Quel(s) sens donner aux bulletins blancs ? Et aux bulletins nuls ? Si l’insatisfaction semble évidente, voire la contestation, comment affiner l’analyse ? Comment se positionnent-ils par rapport aux autres formes de comportement électoral ?

Pour le savoir, deux questions distinctes ont été posées à des panélistes. La première est à connotation plutôt positive :

« Quel est, pour vous, le meilleur moyen pour faire comprendre aux élus vos attentes en matière de changement ? »

L’autre au contraire plutôt négative :

« Et pour exprimer votre ras le bol ? Quel est le meilleur moyen ? »

Afin de ne pas orienter les réponses, des précautions ont été prises sur l’ordre et la formulation des questions et des réponses. Sur l’ordre tout d’abord : les questions présentées ci-dessous sont les premières évoquant, à travers les réponses possibles, le vote blanc et le vote nul ; et elles apparaissent après des questions sur la campagne et une plus classique sur le vote. Une attention particulière a également été portée à l’énonciation des questions : elles proviennent de verbatim, c’est-à-dire de phrases formulées par d’autres enquêtés lors d’une précédente étude.

Le même souci a guidé le choix des réponses proposées : d’une part, le vote blanc et le vote nul ont été séparés afin d’évaluer leur importance respective ; d’autre part, ils figuraient au milieu d’autres propositions telles que « voter pour un petit candidat », « s’abstenir », « vous ne souhaitez pas de changement/vous n’éprouvez pas de ras le bol ».

Dans un cas comme dans l’autre, le vote blanc est la modalité qui arrive en tête (tableau 1 ci-dessous). Il éclipse même l’abstention et le vote pour l’extrême droite. Pour faire comprendre aux élus leurs attentes en matière de changement, les enquêtés ont majoritairement désigné le vote blanc (24,9 %), puis le vote pour un petit candidat (20,3 %) et le vote pour l’extrême droite (17,9 %) – ce qui représente en tout près des deux-tiers des réponses. La catégorie « autre », souvent choisie également, a été retravaillée grâce aux précisions demandées aux panélistes.

Regroupées dans un second temps dans ces sous-thèmes, les réponses qualitatives font ressortir l’attachement, exprimé spontanément, à l’acte de vote (pour 53 % de ceux ayant répondu « autre »), ainsi qu’au fait de voter pour le candidat de leur nuance politique (12,2 %). S’agissant du changement, celui-ci semblerait donc davantage être perçu comme passant par le chemin des urnes – que ce soit pour glisser un bulletin, blanc, en faveur d’un petit candidat, de son camp politique ou de l’extrême droite. En effet, l’abstention, pour ces enquêtés votant, n’apparaît pas comme le moyen de faire passer ce message.

En revanche, pour exprimer leur ras-le-bol aux élus, le trio « vote blanc/vote pour l’extrême-droite/vote » pour un petit candidat est quelque peu bousculé. Le vote blanc continue de se détacher très nettement des autres propositions, mais cette fois-ci c’est le vote pour l’extrême droite qui se hisse à la seconde position. Arrivent ensuite, plus lointainement, le fait de voter pour un petit candidat et l’abstention.

Le différentiel entre l’expression du changement et celle du ras-le-bol bouscule les lignes pour ces modalités-là : le vote pour les petits candidats perd plusieurs points tandis que l’abstention en gagne. Même la proposition « autre » diminue (- 5 points) ; l’acte de vote – quelle que soit sa forme – étant moins souvent spontanément mentionné par les « autre » que précédemment. Les panélistes ayant choisi la réponse cette réponse ne sont plus que 50,8 % à faire référence au vote.

En revanche, ils sont, toute proportion gardée, plus nombreux à opter pour une expression plus directe et moins conventionnelle (dialogue avec les élus, manifestation, révolution, etc.). Enfin, près de 10 % de ces « autre » expriment une forme de défaitisme avec des réponses telles qu’ »aucun », « ils ne nous comprennent pas », « je ne vois pas comment faire » ou prônant une abstention généralisée.

… pourtant peu entendu

Si, pour les enquêtés, le vote blanc apparaît comme la principale voie pour faire comprendre leurs attentes en matière de changement ou leur exaspération, il n’est cependant pas perçu comme étant audible par les élus. Posée juste après, la question « qu’est-ce qui, selon vous, a le plus de portée auprès des politiques ? » enregistre de fortes variations. Ainsi, pour plus d’un quart des panélistes, c’est le vote pour l’extrême droite qui a le plus d’audience auprès des élus, suivi par la modalité « rien ». L’abstention, jusqu’alors assez basse – probablement en raison du recrutement des enquêtés, des votants au premier tour –, augmente tandis que le vote blanc se retrouve relégué en cinquième position, derrière les manifestations.

Une fois encore, le vote pour l’extrême gauche et surtout le vote nul arrivent loin dans les réponses enregistrées. Étonnamment, le vote blanc supplante totalement le vote nul. Ce dernier ne parvient pas vraiment à s’imposer à côté du vote blanc, malgré sa dimension contestataire plus affirmée (que ce soit dans le rayage ou dans les annotations dont il est parfois l’objet). S’il connaît une légère augmentation à la question sur le ras-le-bol, le vote nul n’a cependant pour les enquêtés pratiquement aucune audience après des élus (1,9 %). Plus canalisé, plus conforme aux attendus démocratiques, le vote blanc paraît davantage, aux yeux des répondants, légitime à exprimer leurs attentes sur les deux dimensions testées.

Autre enseignement issu de ces premiers résultats : le vote pour des petits candidats. En ces temps d’appel au vote utile, ces « petits » bulletins, pratiquement jamais étudiés non plus, sont considérés, par les enquêtés, comme un moyen de faire passer un message. Or, au soir du premier tour de l’élection présidentielle, les voix disséminées entre Jean Lassalle, Jacques Cheminade et François Asselineau étaient près 830 000… soit presque autant que le VBN, sans campagne (950 000).

Tous ces éléments plaident pour un élargissement de la focale à partir de laquelle le comportement électoral est appréhendé. Si par leur importance et leur enjeu, l’abstention et le vote frontiste doivent évidemment continuer d’occuper une place centrale dans les analyses, les autres comportements – et particulièrement le vote blanc – méritent que l’on s’y intéresse également. D’une part, pour mieux saisir les différentes nuances de contestation du système politique et voir les éventuels passages d’une forme à une autre. D’autre part, pour nourrir le débat, de plus en plus récurrent, sur la reconnaissance du vote blanc.


Note méthodologique : L’enquête a été réalisée en partenariat avec Respondi (merci à J. Ruiz qui m’a offert cet accès au terrain et à l’équipe de Respondi) qui a diffusé les questionnaires auprès de ses panelistes online (sur les 4 706 personnes interrogées, 4 424, inscrites sur les listes retenues, ont été retenues). Le sondage du premier tour a été administré entre le 3 et le 6 mai 2017 afin d’obtenir suffisamment de votants blancs et nuls (151 pour le scrutin du 23 avril). Le recrutement des autres enquêtés a ensuite été fait en proportion, de manière à s’approcher autant que possible des résultats du 1er tour. Vote au 1er tour : blanc/nuls : 3,4 % (+0,9 par rapport aux résultats officiels) ; Emmanuel Macron : 21,1 % (-2,3) ; Marine Le Pen : 19,3 % (-1,4) ; François Fillon : 13,9 % (-5,6) ; Jean‑Luc Mélenchon : 19,6 % (0,5) ; Benoît Hamon : 7,1 % (0,9) ; Nicolas Dupont-Aignan : 5,0 % (0,5) ; Petits candidats : 4,5 % (0,5).

Aurélia Troupel, Maître de conférences en Science Politique, Université de Montpellier

La version originale de cet article a été publiée sur The Conversation.