La Société française d’écologie et d’évolution a décerné son grand prix 2020 à Philippe Jarne, chercheur CNRS au Centre d’écologie fonctionnelle et évolutive. Un prix qui récompense ses recherches en biologie évolutive et des populations, en biologie des invasions et en écologie. Portrait d’un spécialiste des gastéropodes.

Entre Philippe Jarne et les escargots, c’est une vieille histoire. Une relation particulière qui débute en 1971, sur les bancs de sa classe de CE2 puis CM1, à Chalon-sur-Saône, avec deux entremetteurs : ses instituteurs. « Deux instits écolos qui nous emmenaient toutes les semaines observer une mare à quelques kilomètres de l’école. On y trouvait de grosses limnées, c’est probablement là que j’ai eu mes premiers contacts avec les escargots » se souvient le chercheur. « Non seulement on observait la nature, mais on avait la chance de pouvoir la ramener à l’école : ablettes, carabes, tritons, grenouilles, tourterelles, et même une couleuvre ! Notre classe avait des airs de zoo ». Deux années hors normes qui vont contribuer à façonner une relation très personnelle entre la nature et l’enfant d’alors, « toujours fourré dehors, à la pêche au brochet, à la carpe, au poisson-chat ».

Fil rouge

Un rapport à la nature qui fera office de véritable fil rouge dans la trajectoire de celui qui se définit comme « un indécrottable provincial rural ». A l’heure de fréquenter les bancs du lycée, c’est la biologie qui intéresse Philippe Jarne. Et dans ces souvenirs là aussi figure une enseignante, sa prof de bio. « Elle m’a initié à la biologie de l’évolution, dont la dimension historique m’a tout de suite passionné ». Alors après le bac, ce sera une prépa bio à Toulouse, puis l’école d’agronomie de Montpellier où il se fait des copains qui le sensibilisent à l’écologie politique et le plongent dans l’univers naturaliste. Avec eux, l’étudiant passe beaucoup de temps à observer les oiseaux en Camargue, à se pencher sur les plantes de garrigue et à réfléchir politique. Quand son cursus à SupAgro prend fin, Philippe Jarne a également acquis une certitude : l’agronomie des trente glorieuses, ce n’est pas pour lui.

Son truc à lui, il le découvre plus tard en s’inscrivant au DEA Biodiversité, écologie, évolution à l’Université des Sciences et Techniques du Languedoc, dans le laboratoire du professeur Louis Thaler, avec parmi ses enseignants Pierre-Henri Gouyon et Jacques Blondel. « Je me suis rendu compte que je pouvais faire de l’évolution mon métier, une révélation ! Je me suis tout de suite dit : c’est ça que je veux faire ». Au départ, Philippe Jarne envisage de travailler sur les oiseaux. Mais les escargots se rappellent à lui. « Louis Thaler m’a plutôt proposé de travailler sur les mollusques tropicaux, c’est là que j’ai pour la première fois mis un pied sous les tropiques, en Côte d’Ivoire et au Niger notamment ». Les gastéropodes seront également l’objet de son service civil. « Je ne voulais pas faire le service militaire, à la place j’ai passé deux ans dans une station de l’Inra au bord du Lac Léman à étudier les limnées ». Comme au bord de la mare en CE2…

Sexualité particulière

En 1990, Philippe Jarne soutient sa thèse de biologie sous la direction de Bernard Delay. Son sujet ? « Systèmes de reproduction et structures génétiques des populations chez des Gastéropodes hermaphrodites des eaux douces ». Le voilà spécialiste de la sexualité particulière des gastéropodes. « Ils sont hermaphrodites, c’est à dire qu’ils possèdent les deux sexes dans un même individu. Mon but était de comprendre l’évolution de leur reproduction et de savoir combien ils allouent aux fonctions mâles et femelles ».

Après sa thèse, Philippe Jarne part en post-doc aux Etats-Unis, aux côtés de Brian et Deborah Charlesworth, à Chicago. « La Mecque de la biologie évolutive ! J’ai appris énormément des gens avec qui je travaillais, ce fût l’occasion de progrès intellectuels invraisemblables, mais aussi de constituer un réseau lui aussi invraisemblable, cette expérience fut un véritable accélérateur de carrière », se souvient le chercheur qui s’estime « extraordinairement chanceux ». Une veine qui ne le quittera pas à son retour en France. « En 1992 j’ai passé le concours du CNRS et j’ai eu la chance de rentrer directement CR1 à l’Institut des sciences de l’évolution de Montpellier, à tout juste 29 ans ». Deux ans plus tard, le jeune chercheur se retrouve, grâce à Bernard Delay, « déjà avec une équipe sur les bras ; 4 thésards excellents ! ».

Parmi eux, Patrice David. Un partenaire avec qui il collabore étroitement depuis. « Un chercheur exceptionnel, et 28 ans de travail ensemble sans une engueulade ». Le duo s’enrichit d’un troisième larron, le chercheur Jean-Pierre Pointier. Ce triumvirat de la biologie évolutive ancre son terrain de travail en Martinique et en Guadeloupe pour y étudier les invasions biologiques et la dynamique des communautés d’espèces aux Antilles. En particulier dans leur viseur, Physa acuta, un gastéropode d’eau douce de la famille des physidae. « C’est une espèce très invasive qui est originaire d’Amérique du Nord mais qui est aujourd’hui partout ».

De l’exigence à l’excellence

Ces recherches, Philippe Jarne les mène au Cefe qu’il a rejoint en 1999 au sein de l’équipe Génétique et écologie évolutive, « un groupement d’intérêt de gens qui font de l’écologie évolutive et travaillent autour de la même réflexion, à savoir comment les espèces se créent et évoluent. J’ai la chance de bosser avec des gens brillants et sympas », se réjouit Philippe Jarne qui s’impliquera dans la structuration de la recherche en écologie en devenant tour à tour directeur d’équipe, puis de département et finalement directeur adjoint du Cefe avant de diriger le laboratoire de 2011 à 2014 et enfin le labex Cemeb de 2013 à 2019. « Aider les gens dans leur carrière a été et reste un immense plaisir, souligne l’écologue qui à l’excellence préfère l’exigence. Chacun contribue à un projet au mieux de ce qu’il sait faire, l’idée c’est de travailler avec bienveillance en faisant sortir le meilleur de chacun. C’est de cette exigence que naît l’excellence ».

Une excellence aujourd’hui mondialement reconnue, en témoigne la deuxième place de Montpellier en écologie au classement de Shanghai en 2017. « Je mesure bien ma chance en étant chercheur en biologie évolutive et écologie à Montpellier, un merveilleux centre pour ces domaines et une manière de faire de la recherche, très collective, que j’apprécie. »

Une pluie de prix

La Société Française d’Écologie et d’Évolution décerne chaque année un grand prix, un prix recherche et deux prix jeune chercheur. En 2020, trois de ces prix ont récompensé des personnels du Cefe :

  • Le grand prix SFE² 2020 a été décerné à Philippe Jarne, pour ses recherches en biologie évolutive et des populations, en biologie des invasions et en écologie.
  • Les prix jeune chercheur SFE² 2020 ont été décernés à deux anciens thésards du laboratoire, Julie Louvrier, qui a fait sa thèse sur le thème « Modélisation statistique de la distribution des grands carnivores en Europe » sous la direction d’O Gimenez et Maxime Dubart qui a fait sa thèse sur le thème « Coquillages et crustacés : dynamiques spatio-temporelles de métacommunautés en eau douce » sous la direction de P. David et P. Jarne.

Les lauréats présenteront leurs travaux lors de l’AG de la SFE2 en janvier 2021.