La géopolitique des microbes
Quel rôle les épidémies jouent-elles en géopolitique ? À première vue, la question paraît absurde. Les microbes ne font pas de politique. C’est ce que je pensais encore en 2010, lorsque le gouvernement haïtien m’invita à enquêter sur l’origine de l’épidémie de choléra qui venait de frapper le pays. Mais l’enquête démontra que cette épidémie avait été provoquée par l’introduction de Vibrio cholerae par un contingent de Casques bleus. La politique prit alors rapidement le dessus sur la science, tant il semblait important de préserver la réputation de l’ONU.
Cette expérience m’a fait comprendre que les épidémies ne se résument pas à de simples accidents biologiques dont la gestion relèverait uniquement de la santé publique. Elles révèlent des vulnérabilités, mettent en cause des responsabilités et donnent lieu à des récits contradictoires. Elles s’inscrivent ainsi dans des rapports de force qui dépassent largement le champ médical. Au cours de l’histoire, elles ont largement contribué à modifier durablement les équilibres géopolitiques.
Aujourd’hui encore, l’attention portée à une épidémie dépend souvent davantage de considérations politiques que de sa gravité sanitaire. Ainsi, la flambée d’Ebola qui sévit actuellement en Afrique centrale se développe dans une relative indifférence internationale, là où des crises nettement moins menaçantes, comme celle de l’hantavirus, bénéficient d’une couverture médiatique mondiale.
La géopolitique des microbes concerne également leur origine. Comprendre comment un agent pathogène a émergé constitue une démarche scientifique essentielle, ne serait-ce que pour prévenir sa réapparition. Mais cette recherche devient elle aussi un enjeu politique lorsque des intérêts stratégiques sont en cause. L’exemple du Covid-19, dont les circonstances exactes de l’émergence restent débattues, rappelle que la recherche de la vérité peut devenir aussi complexe que la lutte contre la maladie elle-même.

Conférence de Renaud Piarroux, professeur à la faculté de médecine de Sorbonne Université, chef de service à l’hôpital de la Pitié Salpêtrière et chercheur à l’Institut Pierre Louis d’épidémiologie et de santé publique, rattaché à l’INSERM.
Il est l’auteur de plusieurs livres, et il participa à 9 saisons de la série « Mécaniques des épidémies » sur France Culture. Il conta ses missions humanitaires avec Médecin du Monde dans divers pays d’Afrique, son expérience Haïtienne sur l’épidémie de choléra et ses recherches sur la tuberculose, la peste, la variole, le sida, le paludisme ainsi que le Covid 19.
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