[LUM#23] Pour vivre vieux, vivons au frais

Si la chaleur reste le meilleur atout de l’été, les canicules de plus en plus fréquentes vont devenir un véritable enjeu de santé publique. Pour préserver les systèmes de santé et mieux cibler les campagnes de prévention, des scientifiques analysent les facteurs psychologiques qui motivent l’adoption des bons comportements en cas de forte chaleur. Explications avec Marlène Guillon, chercheuse au laboratoire MRE.

En 2003, la vague de chaleur qui étouffe l’Europe laisse dans son sillage des dizaines de milliers de morts (environ 15 000 en France selon Santé publique France) provoquant ainsi la première prise de conscience des enjeux liés à la surmortalité lors des épisodes de canicule : « La plupart des systèmes d’alerte et de prévention dont on dispose aujourd’hui datent de cette année là » constate Marlène Guillon, chercheuse à Montpellier recherche en économie.

Si « je vous parle d’un temps que les moins de 20 ans ne peuvent pas connaître », les générations futures pourraient subir en 2100, dix fois plus de jours de vagues de chaleur dans un scénario à +4 degrés, selon Météo France « Même si la hausse se limite à 2 degrés, les systèmes de santé vont être mis à rude épreuve s’ils ne se préparent pas » prédit la chercheuse, co-auteure d’une étude sur les facteurs psychologiques qui motivent les comportements adaptatifs en période de canicule (What drives adaptive behaviours during heatwaves? A systematic review with a meta-analysis, Climate Policy, 2024).

Efficacité perçue

En balayant la littérature internationale, Marlène Guillon et son collègue de l’Université de Bordeaux, Mathieu Bourret Soto, ont recensé 26 comportements d’adaptation à la chaleur qu’ils ont ensuite classés en trois catégories : stratégies corporelles « comme le fait d’adapter sa tenue vestimentaire, de boire plus d’eau ou de prendre plus de douches » ; stratégies domestiques, à savoir, « utiliser un ventilateur ou une climatisation, fermer les volets » ; et enfin les stratégies d’activités « comme éviter de sortir pendant les heures les plus chaudes ou reprogrammer les activités physiques à des heures plus fraîches ».

Le facteur qui conditionne le plus l’adoption de ces comportements est celui de l’efficacité perçue et cela tout particulièrement dans les pays à hauts revenus. Selon les
chercheurs, l’information donnée dans les campagnes de prévention devra y être claire et lisible avec des infographies très simples. « On peut imaginer une horloge avec le type de comportements à adopter au fur et à mesure de la journée : quand est-ce qu’on ferme ses volets, quand est-ce qu’on les rouvre et surtout avec quels bénéfices ? Préciser que cela peut faire diminuer de 5 ou 6 degrés la température à l’intérieur motive l’adoption de ces comportements tout simple. »

Connaissance et perception de la menace

Autre facteur important, la connaissance des gestes à adopter bien sûr et la perception de la menace qui passe d’abord par la capacité à reconnaître une vague de chaleur exceptionnelle. « C’est contre-intuitif mais la corrélation entre les comportements et la menace perçue est moins forte dans les pays où les températures sont en moyenne plus élevées. On peut sans doute l’expliquer par une habituation à la chaleur qui fait qu’on se méfie moins » explique Marlène Guillon. A noter tout de même une des limites de ce travail : le manque d’études disponibles en Afrique et en Amérique du Sud et un déficit de standardisation des mesures en ce qui concerne la perception du risque.

Les chercheurs ont également noté une perception du risque et de la vulnérabilité individuelle moindre chez les hommes et insuffisante chez les personnes âgées qui semblent moins enclines à s’adapter. Ils devront donc être mieux ciblés par les campagnes de prévention. Mais là encore, « nous manquons de données pour compléter ces résultats et nous préconisons l’étude de populations sous-représentées dans notre méta-analyse comme les enfants ou les personnes à faible revenu et dont les conditions de logement les surexposent à la chaleur » souligne Marlène Guillon.

Étude dans le Sud de la France

Marlène Guillon et Mathieu Bourret Soto ont également mené une étude en 2022 auprès de 1 515 personnes vivant dans le Sud de la France (Prevalence and factors associated with the adoption of heat-adaptative behaviors among residents of a French southern region, Journal of environmental psychology, 2026). Ils ont analysé huit comportements d’adaptation à la chaleur : le fait de boire plus d’eau ; de fermer les volets ; de reporter ses activités à des heures plus fraîches ; de prendre plus de douches ; d’éviter le soleil entre 12 et 16h ; d’aller dans des lieux plus frais et enfin d’éviter les boissons déshydratantes comme l’alcool ou le café. Les chercheurs ont constaté que les trois premiers comportements cités étaient les plus adoptés de manière significative. Pourquoi ? « Là encore, c’est la perception de l’efficacité qui conditionne l’adoption des comportements mais aussi la norme sociale. Si tous vos voisins ferment leurs volets vous aurez tendance à les imiter, idem si vous voyez vos collègues boire de l’eau » précise Marlène Guillon.

Sous-estimer le danger

À l’inverse, réduire sa consommation de boissons déshydratantes, prendre des douches ou aller dans des lieux frais ne sont pas des comportements très adoptés. « On suppose ici que les freins sont des obstacles perçus. Les personnes âgées, par exemple, vont considérer comme un risque le temps de trajet pour aller dans un lieu frais. Par contre elles vont davantage fermer leurs volets et rester à l’abri entre 12h et 16h. »
Les campagnes de prévention doivent donc se baser sur l’utilisation des normes sociales, la mise en évidence de l’efficacité des gestes d’adaptation mais aussi « souligner la gravité des effets de la chaleur sur la santé. Beaucoup de personnes sous-estiment le danger et vont sortir faire un jogging à midi, il est crucial de mieux les informer » conclut la chercheuse.

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