Du 16 juin au 4 septembre les Beaux-Arts de Paris accueillent l’exposition de la Maison Chaumet intitulée « Végétal – L’École de la beauté ». Parmi les 400 œuvres exposées figurent plusieurs objets issus du patrimoine de l’UM dont un tableau du peintre montpelliérain Max Leenhardt. Ce tableau a bénéficié à cette occasion d’une restauration spectaculaire réalisée par Thierry Martel et Anne Baxter qui nous a ouvert les portes de son atelier.

C’est dans sa maison située sur les hauteurs de Montpellier qu’Anne Baxter nous accueille ce matin-là. Les températures sont encore douces mais l’atelier de la restauratrice résonne déjà d’une activité fébrile. Il faut dire que les délais sont serrés. Dans moins d’une semaine la grande toile sur laquelle elle travaille devra être mise en caisse pour rejoindre le palais des Beaux-Arts de Paris. A partir du 16 juin, les amateurs d’art et de botanique ont rendez-vous avec l’exposition des Beaux-Arts et de la Maison Chaumet « Végétal – L’École de la beauté » (Sortir à Paris 14/02/22).

Scène de botanique

Détails des bouteilles avec liquide

Parmi les 400 œuvres présentées, 80 pièces de haute joaillerie Chaumet mais aussi des photographies de Robert Mapplethorpe, un bronze de Sarah Bernhardt, des tableaux de Monet, Courbet, Delacroix, Arcimboldo… et une toile d’un des plus célèbre peintres montpelliérains : Max Leenhardt. Sur ce grand tableau d’environ 2 mètres par 1,60 mètres, intitulé Le laboratoire de l’ancien Institut de botanique, l’artiste figure un homme, le professeur Léopold Galavielle, une loupe à la main, en pleine observation d’échantillons botaniques. Au premier plan, des plantes dont un bégonia aux formes japonisantes, quelques bouteilles de liquide, un microscope et des cloches de verres posées devant une verrière. A l’arrière-plan un second scientifique penché sur son microscope.

Vue générale après traitement

« Ce tableau a été peint à la fin du XIXe siècle, vers 1890, raconte Véronique Bourgade, conservatrice du patrimoine à l’UM.  Dans la thèse* que la spécialiste Isabelle Laborie a consacré au sujet, on apprend qu’il était placé avec son pendant, « Une herborisation d’étudiants dans la garrigue », dans le vestibule du pavillon Richer de Belleval avant d’être accroché dans le hall du 1er étage de l’Institut de botanique jusqu’à la fin des années 90. Il a ensuite été mis en réserve pour assurer sa conservation en attendant de pouvoir le restaurer. » Une restauration rendue enfin possible par la maison Chaumet qui, en échange de ce prêt, a assuré la prise en charge des frais s’élevant à environ 18 000 euros.

Déchirure et craquelures

Il faut dire qu’après plus d’un siècle d’accrochage le tableau n’avait pas échappé aux outrages du temps.  « Il a d’abord fallu procéder à un nettoyage minutieux car la toile avait, entre autres, souffert de l’humidité, explique Anne Baxter, restauratrice du patrimoine ayant une fine connaissance des œuvres de Leenhardt et collaboratrice régulière du musée Fabre. Il a également fallu réparer et masquer une déchirure de 32 cm et reprendre plusieurs zones très endommagées. » Les couleurs ternies par le temps ont été re-saturées grâce à une résine préservant l’aspect semi-mat de la toile.

Après traitement, les couleurs sombres ont été vernies localement pour essayer d’améliorer la saturation de la couleur. Des essais avec des vernis dissous dans du xylène ont causé un blanchissement de la peinture, aussi un vernis à base de résine hydrocarbure de très faible poids moléculaire et dissout dans de l’éther de petroleum bp100 et 140 a été sélectionné.

Détail de la déchirure et le bord senestre après nettoyage et masticage.

Autre difficulté, les nombreuses craquelures provoquées par une compression de la toile. « Un autre tableau avait déjà été peint au verso de la toile avec une peinture beige opaque beaucoup plus épaisse qui, en vieillissant, a exercé un effet mécanique de compression sur son recto entraînant ainsi de nombreuses craquelures. » Des craquelures mais aussi de nombreuses petites taches délicates à masquer en raison de la nature chimique des matériaux utilisés par le peintre. « Sur certains de ses tableaux Leenhardt ajoutait de la caséine dans sa peinture et alternait couches de vernis et de peinture. Ici la composition de la peinture peu homogène rend un peu complexes les retouches puisqu’il faut prendre le temps d’observer les éventuelles réactions chimiques des produits que nous utilisons. Cela peut aller de plusieurs minutes à plusieurs jours à chaque fois.  Quant à la retouche de la peinture mate, la couleur finale est obtenue seulement après séchage complet, ce qui prend quelques minutes, voire quelques heures » explique Anne Baxter.

Les lacunes de peinture au niveau des craquelures sont mastiquées.

Une couche de peinture qui se trouve à l’arrière de la toile est plus épaisse et plus résistante que celle qui est sur la face de la toile. Ainsi les craquelures formées par la peinture à l’arrière tirent la toile en arrière et les craquelures sur la face forment un creux, la peinture sur la face est en compression au niveau des craquelures et elle se soulève pour former des lacunes.

Remplacement du châssis

Anne Baxter devant le châssis réalisé par Thierry Martel.

La toile a été mise en tension sur un tout nouveau châssis réalisé par le restaurateur de patrimoine Thierry Martel. « Le châssis utilisé par Leenhardt était un châssis de récupération. Il était trop endommagé pour le conserver ; il a donc été décidé d’en faire un nouveau. Le ré-emploi de la toile et le châssis de récupération témoignent d’une économie de moyens assez habituelle chez Leenhardt » poursuit Anne Baxter.

Encadré, le nouveau cadre recouvre la bordure rouge mais cache le moins possible du bord droit et le bégonia.

Ces travaux ont permis de mettre à jour une découpe irrégulière sur le côté droit de la toile, preuve qu’une partie du tableau a été enlevée afin de la faire correspondre aux dimensions de ce châssis de récupération. « Dans une simulation Thierry a même tenté de reconstruire par projection le tableau originel dans un format qu’il imagine carré ».

Sur les trois autres côtés, les restaurateurs ont mis au jour les restes d’un faux encadrement composé de filets noirs sur fond ocre rouge. « Les bords du tableau sont très abîmés car ils ont été pliés et cloués sur les rebords du châssis. Pour les reconstituer nous avons procédé à des incrustations de toile et nous avons comblé les lacunes avec du mastic blanc. » Un nouveau cadre a enfin été réalisé par Pierre Susimi de la société ArtProtec.

Recherche mécène

Le tableau « Une herborisation d’étudiants dans la garrigue » attend sa rénovation dans les réserves de l’université.

Exposé pendant trois mois aux Beaux-Arts de Paris, « Le laboratoire de l’ancien Institut de botanique » regagnera bientôt la collection de l’Université de Montpellier où il devrait reprendre sa place à l’Institut de Botanique une fois le bâtiment rénové. La place occupée par « Une herborisation d’étudiants dans la garrigue », son tableau jumeau, restera quant à elle vide. « Nous estimons que les frais nécessaires pour restaurer cette deuxième toile sont à peu près du même ordre, c’est-à-dire entre 15 000 et 20 000 euros » explique Véronique Bourgade.

De nombreuses craquelures endommagent également cette toile

Espérons qu’un mécène se manifestera à l’occasion d’une prochaine demande de prêt pour que le public puisse à nouveau admirer cette toile magnifique. A bon entendeur…


* Isabelle Laborie. L’oeuvre, reflet d’un milieu : Michel-Maximilien Leenhardt, dit Max Leenhardt (1853-1941). Art et histoire de l’art. Université Toulouse le Mirail – Toulouse II, 2019. Français. ‌NNT : 2019TOU20041‌. ‌tel-02901646