Vers la fin du pétrole

Si les hydrocarbures ont représenté la panacée en termes d’énergie pendant des décennies, le monopole du pétrole est aujourd’hui écologiquement intenable. Mais la fin de cette idylle sera-t-elle choisie par les humains ou imposée par l’épuisement des ressources en or noir ? Chronique d’une fin annoncée avec le spécialiste Michel Séranne, du laboratoire Géosciences Montpellier*.

© Michel Seranne

Prenez quelques micro-organismes vivants marins, animaux, végétaux, bactéries, plancton. A leur mort, laissez-les couler au fond des lacs ou des océans où ils vont se mélanger avec du sable, formant ainsi différentes couches de sédiment. Privez-les d’oxygène et ajustez la température et la pression. Attendez plusieurs dizaines de millions d’années. Vous avez du pétrole. Une recette archaïque et immuable pour un produit indémodable.

« Le pétrole a commencé à être utilisé comme source d’énergie dès le 19e siècle, mais sa consommation a explosé au début du 20e siècle avec l’invention de l’automobile », rappelle Michel Séranne. Il faut dire que comme source d’énergie, le pétrole a alors tout pour plaire. « C’est un fluide, il “suffit” donc de mettre un tuyau pour l’extraire du sous-sol ce qui rend son exploitation très facile comparativement au charbon par exemple », précise le géologue.

Pétrole addict

Facile à exploiter, à transporter, à stocker, à utiliser, le pétrole représente alors une énergie très bon marché qui a tous les avantages. « Tellement facile qu’il a été utilisé de manière inconsidérée, créant une véritable addiction aux énergies fossiles. » En 2018, nous avons ainsi dépassé le seuil des 100 millions de barils de pétrole consommés par jour au niveau planétaire. Soit près de 16 milliards de litres d’or noir quotidiens.

« On consomme le pétrole bien plus vite qu’il ne se crée, il se forme en plusieurs dizaines de millions d’année et se brûle en à peine quelques secondes », rappelle Michel Séranne. Ce qui à l’échelle de notre temps en fait une énergie non renouvelable, donc une ressource finie. Un constat qui amène une question récurrente : va-t-on finir par épuiser tout le pétrole disponible ?

Si la fin du pétrole est régulièrement annoncée depuis les années 1980, cette date butoir ne cesse d’être repoussée au fur et à mesure qu’on s’en rapproche. Parce que du pétrole, il y en a encore. « Non seulement on connait de mieux en mieux les réserves naturelles et on découvre donc de nouveaux réservoirs, mais en plus il y a eu de gros progrès technologiques qui permettent d’exploiter des ressources auparavant inaccessibles. Aujourd’hui on exploite à peine 1/4 à 1/3 du pétrole contenu dans les gisements. »

Des ressources inexploitées

Après avoir vidé d’abord les réserves les plus accessibles, on pourrait désormais exploiter des gisements plus éloignés ou plus difficiles d’accès. Sans compter toutes les ressources en or noir connues qui n’ont pas été exploitées pour des raisons géopolitiques, « comme au Venezuela, en Arctique, ou en Alaska. Les ressources existeraient pour encore plus d’un siècle », précise le géologue.

« En réalité la question n’est pas de savoir s’il y aura encore du pétrole mais plutôt combien nous serons prêts à le payer. » Car qui dit gisements moins accessibles dit coûts d’exploitation plus élevés. Sans compter bien sûr le prix écologique qui « lui sera totalement exorbitant, un coût inacceptable », rappelle Michel Séranne. Un véritable changement de paradigme autour de la fin du pétrole qui ne sera pas subie et doit donc être choisie.

Et si la nécessité d’opérer cette transition énergétique est désormais admise, pour Michel Séranne elle ne signe pas la fin du pétrole : « pour l’heure les énergies renouvelables représentent moins de 20 % de l’énergie produite, et si nous voulons faire augmenter cette proportion nous avons besoin de pétrole et de gaz, ne serait-ce que comme source d’énergie pendant cette période. Ce qu’il faut c’est diminuer le plus rapidement possible la proportion des hydrocarbures. »

Indispensables géosciences

Une transition énergétique qui ne se fera pas sans pétrole, ni sans géologue. Notamment parce que les matériaux nécessaires à la production des énergies renouvelables sont eux aussi cachés sous nos pieds et que leur exploitation demande une connaissance aigue des formations géologiques. « Les métaux stratégiques comme le cobalt, le nickel ou les terres rares bien entendu, mais également les métaux de base comme l’acier, l’aluminium, le cuivre, indispensables à la construction des éoliennes ou des panneaux solaires. »

Mais aussi parce que le sous-sol représente un point hautement stratégique pour le stockage de l’énergie. « La majorité des énergies renouvelables sont dites intermittentes, il faut donc pouvoir les stocker quand elles sont produites pour les utiliser quand on en a besoin, et les réservoirs naturels peuvent répondre à ces problématiques », explique Michel Séranne. La connaissance et l’utilisation du sous-sol local sont ainsi un enjeu majeur au service de la transition énergétique, qui ne se fera pas sans les géosciences. « Développer la recherche et les enseignements pour mieux en tirer parti apparait de plus en plus nécessaire pour accompagner la fin annoncée des énergies fossiles », pointe Michel Séranne.

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*GM (UM, CNRS, U Antilles)


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