La pêche industrielle diminue la quantité de poisson disponible pour nourrir les oiseaux marins qui voient leurs populations s’effondrer. Un signal d’alarme quant à l’état des océans d’après David Grémillet, océanographe au Centre d’écologie fonctionnelle et évolutive de Montpellier.

© David Grémillet

C’est ce qu’on pourrait appeler une concurrence déloyale. À prélever toujours davantage de poisson, l’Homme n’en laisse pas assez pour assurer une alimentation décente aux oiseaux marins qui périclitent. Pour parvenir à cette conclusion, les chercheurs ont pour la première fois évalué la compétition entre la pêche industrielle et les oiseaux marins à travers le monde entre 1970 et 2010.

« Pour cartographier les prises de pêche sur tous les océans et connaître précisément la quantité de poisson prélevée, nous nous sommes appuyés sur les données du projet « The sea around us » mené par Daniel Pauly à l’Université de Colombie britannique », explique David Grémillet. Un projet colossal qui a demandé 20 ans de travail et a permis d’obtenir des données plus fiables que les statistiques officielles fournies par l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO).

Un projet colossal

En parallèle, les chercheurs ont récolté des données concernant 276 espèces d’oiseaux marins, soit 60 % des espèces présentes sur la planète. Au total ce sont plus d’un milliard d’oiseaux qui ont été suivis. « En étudiant leurs aires de reproduction, leur régime alimentaire, leur poids, nous sommes parvenus à estimer la quantité de poisson consommée par les oiseaux marins », précise l’océanographe.

En croisant ces deux bases de données, David Grémillet et ses collègues de l’Université de Colombie britannique au Canada et de l’Université d’Aberdeen en Écosse ont pu évaluer la compétition entre les pêcheurs et les oiseaux marins. Et leur constat est sans appel : la pêche affame les oiseaux marins, et ce dans tous les océans du globe. « Entre 1970-1989 et 1990-2010, la capture moyenne annuelle des proies des oiseaux par les pêcheries a augmenté de 59 à 65 millions de tonnes, explique le chercheur. Entre ces deux périodes, la consommation annuelle de nourriture des oiseaux a quant à elle diminué de 70 à 57 millions de tonnes. »

Des oiseaux sous pression

Une concurrence lourde de conséquences pour les oiseaux marins. « Depuis 1950, les oiseaux marins ont perdu 70 % de leurs populations », déplore l’océanographe. Manchots, sternes, frégates, fous, tous voient leur nombre chuter. Des animaux d’autant plus fragilisés qu’ils sont déjà soumis à de fortes pressions. « Les oiseaux marins subissent la destruction de leurs habitats de reproduction par les activités humaines, ils sont décimés par les espèces envahissantes comme les rats ou les chats, ils sont victimes de captures accidentelles par les engins de pêche, ils endurent les effets de la pollution et du réchauffement climatique. La compétition avec les pêcheurs pour la nourriture rajoute une pression de trop », explique David Grémillet.

Pour alléger cette pression et laisser davantage de poisson aux oiseaux, les chercheurs recommandent en priorité d’interdire la pêche minotière qui consiste à prélever les petits poissons pélagiques comme les sardines et les anchois pour les transformer en huile et farine destinées à nourrir notamment les saumons d’élevage ou les poulets. Une pratique qui représente à elle seule 25 % des captures de poisson, « un désastre écologique mais aussi un scandale éthique, ces poissons devraient être utilisés pour nourrir les gens dans les pays où ils sont pêchés, notamment en Afrique », assène David Grémillet.

Deuxième recommandation des spécialistes : faire respecter les quotas de pêche. « Le bonnet d’âne va à l’Europe dans ce domaine, la pression du lobby des pêcheurs est telle que certains pays comme la France préfèrent payer des amendes que de faire respecter les quotas fixés », explique David Grémillet.

Volonté politique

L’océanographe préconise enfin de multiplier les aires marines protégées dans lesquelles les populations de poisson ont la possibilité de se régénérer. « Des études montrent que si l’on transformait les eaux internationales en aires marines protégées, les stocks de poissons augmenteraient et les pêcheurs pourraient en capturer davantage. »

« Toutes ces recommandations dépendent d’une volonté politique », souligne le chercheur. Des solutions d’autant plus importantes que les oiseaux marins sonnent l’alarme par rapport à l’état de santé de tout l’écosystème océanique. « Les oiseaux marins sont une espèce parapluie, c’est un indicateur de l’état de santé de l’océan. S’ils périclitent, cela signifie que tout l’état de santé de l’océan est en péril », met en garde David Grémillet.

David Grémillet est l’auteur de la première biographie de Daniel Pauly, Un océan de combat, publiée aux éditions Wildproject en mai 2019.
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