Qu’est-ce qui peut bien pousser le chimpanzé entre les griffes de son unique prédateur, le léopard ?
Réponse : Toxoplasma gondii. Des chercheuses ont montré que lorsque ces primates sont infectés par le parasite de la toxoplasmose, ils sont attirés par l’urine de leur prédateur naturel. Un phénomène de manipulation qui pourrait bien s’exprimer également chez l’Homme…

Chimpanzé au Limbe Wildlife Center au Cameroun. Sabrina Locatelli © IRD

On vous manipule ! « On » ? C’est Toxoplasma gondii, le parasite responsable de la toxoplasmose. Ce protozoaire ne peut se reproduire que dans l’organisme d’un félin, mais au cours de ses pérégrinations, il élit temporairement domicile chez de nombreux hôtes dits « intermédiaires », comme la souris, le chimpanzé ou l’homme. Pour retourner chez le félin et perpétuer sa lignée, une seule solution : voir cet hôte intermédiaire finir dans l’estomac d’un félidé. Pour parvenir à ses fins, il semblerait que Toxoplasma gondii soit capable de « manipuler » son hôte. Des études ont ainsi montré que les souris infectées par le parasite sont attirées par l’urine des chats, ce qui augmente leur probabilité d’être mangées.

Cul-de-sac parasitaire

Qu’en est-il chez l’Homme, dont 1/3 de la population est contaminé par le parasite ? Le temps où l’être humain était encore la proie naturelle d’autres animaux semblant bien révolu, la probabilité de voir cet hôte finir dans l’estomac d’un quelconque félidé est très mince. Un véritable cul-de-sac pour le parasite… « Pourtant de nombreuses études suggèrent que les humains contaminés présentent eux aussi des modifications de comportement : des temps de réaction augmentés ou encore une diminution de la concentration », explique Marie Charpentier, chercheuse à l’Institut des sciences de l’évolution de Montpellier (Isem).

S’agit-il d’effets secondaires de la toxoplasmose, ou de tentatives ataviques du parasite pour sortir de cette impasse humaine ? Afin de mieux comprendre ces changements de comportements, Marie Charpentier et Clémence Poirotte se sont intéressées au plus proche cousin de l’Homme, le chimpanzé, qui a toujours pour prédateur naturel un grand félin, le léopard.

Proie facile

« Nous avons observé le comportement de 33 chimpanzés, dont 9 étaient contaminés par le toxoplasme », explique Marie Charpentier. Les chercheuses ont répandu de l’urine de léopard dans les enclos des primates et ont observé leurs réactions. Verdict : « Les animaux sains évitaient beaucoup plus l’urine de léopard que leurs congénères infectés qui s’approchaient davantage et semblaient intrigués par l’odeur, allant délibérément vers l’urine. » Aux commandes, Toxoplasma gondiifait fait ainsi des chimpanzés infectés des proies plus faciles pour le félin.

Le fait que des singes proches de l’espèce humaine soient bel et bien manipulés par le parasite suggère que le même mécanisme pourrait être à l’œuvre chez l’humain. « Les modifications de comportements observées chez les individus contaminés pourraient être les vestiges d’une ancienne manipulation parasitaire, du temps où nos ancêtres étaient les proies des grands félins. »