Le 9 octobre dernier, lors du sommet Afrique-France l’Université de Montpellier rendait hommage au médecin congolais, Denis Mukwege, en le faisant docteur honoris causa au cours d’une cérémonie organisée dans l’amphithéâtre d’anatobie du bâtiment historique de la Faculté de médecine.

Prix Nobel 2018 pour son combat contre les viols de masses et les violences sexuelles faites aux femmes dans son pays la RDC, celui que beaucoup surnomment « l’homme qui répare les femmes » a une nouvelle fois plaidé en faveur d’une évolution du droit international pénal et pour l’égalité entre les sexes.

« Je tenais avant tout à vous sensibiliser et à éveiller votre attention sur la souffrance profonde de mes compatriotes […] Le quotidien des habitants de l’Est de la République Démocratique du Congo en proie à des violences indescriptibles dans un silence choquant voire complice de la communauté internationale. » L’homme qui prononce ces mots alors qu’il s’apprête à recevoir le titre de docteur honoris causa de l’Université de Montpellier est médecin. Nulle morale, nul reproche dans le ton de ce sexagénaire qui reçoit les honneurs pour mieux porter la voix des dizaines de milliers de femmes et d’enfants qu’il soigne et accompagne dans son hôpital.

Le viol comme méthode de guerre

Impossible de parler de Denis Mukwege sans évoquer l’histoire récente de son pays, la République démocratique du Congo et du conflit qui le gangrène. C’est en 1996 qu’éclate la première guerre du Congo, plongeant cet immense pays, qu’on appelle alors encore le Zaïre, dans une violence extrême dont il n’est toujours pas sorti 25 ans plus tard : 5 millions de morts, des millions de déplacés et des centaines de milliers de viols sur femmes et enfants. Le conflit le plus meurtrier depuis la seconde guerre mondiale et dont l’enjeu n’est autre que la prise de contrôle des ressources minières dont regorge le pays.

En 1996, Denis Mukwege est médecin directeur de l’hôpital de Lemera, dans le Sud-Kivu à l’est du pays. Après des études de médecine au Burundi et une spécialisation en gynécologie obtenue à l’université d’Angers en France, le jeune médecin a choisi de revenir exercer dans son pays sept ans plus tôt. Lorsque la guerre éclate, son hôpital est brutalement détruit, de nombreux patients, médecins et infirmiers assassinés. Après un bref exil au Kenya, il revient exercer au Congo où la guerre sévit toujours. Gynécologue, il voit arriver les premières victimes de ce qu’on qualifiera bientôt des viols de masse, commis avec une brutalité indicible, sur des centaines de milliers de femmes et d’enfants congolais. « Des femmes battues, violées collectivement, blessées par balle, mutilées, affamées. Le viol et les violences sexuelles sont de plus en plus utilisés comme une méthode de guerre » raconte-t-il dans son dernier livre La force des femmes.

60 000 patientes

« Ce sont les circonstances qui ont fait de moi un spécialiste des blessures par viol », poursuit-il. Et en effet, face au nombre de victimes et à la gravité des blessures, le médecin se spécialise dans la chirurgie réparatrice de pointe des organes génitaux féminins et dans les pathologies gynécologiques invalidantes. En 1999, il fonde à Bukavu, sa ville de naissance, l’Hôpital Panzi entièrement dédiées aux victimes de viols et violences sexuelles, lui valant ainsi d’être surnommé « l’homme qui répare les femmes ». En 20 ans il y soignera 60.000 patientes. « Ces viols ont concerné sans distinction les femmes, les jeunes filles et même des bébés, dont la plus jeune que j’ai opéré avait 6 mois et la plus vieille plus de 80 ans » livre-t-il.

À Panzi, Denis Mukwege et son équipe iront bien au-delà de la chirurgie réparatrice, concevant et défendant un modèle de prise en charge holistique des victimes de viols de masse, incluant non seulement la dimension médicale, mais également psychosociale, socio-économique et légale. « Si une femme arrive en ayant l’impression d’être une victime, nous souhaitons qu’elle ressorte de l’hôpital avec la confiance d’une survivante. Ce processus est l’essence même de notre travail à l’hôpital de Panzi. »

Lutter contre l’indifférence

L’essence d’un travail qui dérange au point qu’en 2012, Denis Mukwege est victime d’une première tentative de meurtre, il y en aura d’autres. Son gardien est abattu, sa voiture incendiée, lui-même, ligoté, ne doit son salut qu’à la mobilisation des riverains. Il s’exile alors quelques temps en Belgique où il rédige une thèse sur « le traitement des fistules traumatiques uro-génitales et génito-digestives basses dans l’Est de la RDC ». De retour à Bukavu, il poursuit son engagement auprès des survivantes de violences sexuelles. À ceux qui interrogent ce combat d’un homme en faveur des femmes, il répond : « Je défends les femmes parce qu’elles sont mes égales – parce que les droits des femmes sont les droits humains et que je constate avec rage ces violences qui leur sont infligées. »

Pour le travail qu’il mène à l’hôpital de Panzi, le Prix Nobel de la Paix lui est attribué en 2018. Une distinction qu’il reçoit en interpellant à nouveau la communauté internationale, réclamant notamment la reconnaissance dans le droit international humanitaire et dans le droit international pénal, des violences sexuelles comme méthodes de guerre proscrites et punissables à l’instar du recours à la famine ou au pillage. Toujours dans la préface de son livre La force des femmes, il rappelle : « En tant que militant, je suis aux prises avec le besoin de changer les mentalités, les actes, les comportements. Je ne lutte pas contre une maladie ou une défaillance anatomique, mais contre des adversaires bien plus obstinés : la discrimination, l’ignorance et l’indifférence. »

Toujours menacé dans son pays, où il vit sous surveillance à l’intérieur de son hôpital, Denis Mukwege ne renonce pas à éveiller les consciences, ouvrant son combat en RDC à la lutte contre toutes les violences faites aux femmes. Dans son discours prononcé à Montpellier et qui a profondément ému tout l’auditoire lors de la remise de son titre de docteur honoris causa, il rappelait : « Les violences sexuelles liées aux conflits ne sont que l’expression patente des violences commises de façon latente en temps de paix. Telle est la raison pour laquelle nous sommes engagés dans un plaidoyer pour l’égalité entre les sexes et pour la justice. »