Alors que l’eau est un enjeu mondial majeur, les politiques de l’eau restent, elles, assez absentes du débat public et sont souvent méconnues des citoyens. Quelles sont les logiques qui construisent ces politiques, quels rapports de force les traversent ? Explications avec Sylvain Barone et Pierre-Louis Mayaux, chercheurs en science politique au sein de G-EAU* et auteurs du livre Les politiques de l’eau.

A quelques mois des élections présidentielles, quelle est la place selon vous de l’eau dans le débat public et politique en France ?
S.B : Relativement discrète… Les seules formations politiques qui en ont fait un vrai sujet de campagne sont La France insoumise, sous l’angle du bien commun, et Europe Ecologie Les Verts, sous l’angle de la protection des milieux.

Comment expliquez-vous que cette question mobilise si peu les citoyens ?
P.L.M : On a vu avec les pénuries d’eau en 2015 à Sao Polo ou au Cap en 2017, que la mise en débat est immédiate quand l’eau potable vient à manquer. Ce n’est pas encore le cas en France. Par ailleurs, l’eau représente un poste de budget beaucoup moins important que l’énergie ou la téléphonie y compris pour les entreprises. Mais ce constat d’une faible politisation doit être relativisé : un peu partout en France, des associations luttent pour la préservation de la ressource et le sujet de l’eau agricole notamment, commence à mobiliser largement comme on le voit avec l’opposition aux bassines de retenues d’eau dans les Deux-Sèvres.

Le débat se cristallise souvent sur l’eau potable alors que justement ces politiques de l’eau couvrent un spectre beaucoup plus large. Pourquoi ?
S.B : L’eau potable, l’assainissement, ce qu’on appelle le petit cycle de l’eau, est la politique la mieux identifiée par les citoyens. Le grand cycle ou cycle naturel, qui concerne les cours d’eau, les milieux naturels, les nappes souterraines, suscite moins de débats. L’une des raisons est que le petit cycle affecte souvent plus directement la vie quotidienne.

On parle pourtant de gestion intégrée de la ressource en eau (GIRE) ?
P.L.M : Oui, la politique de l’eau en France suit toujours le référentiel de la GIRE qui s’est imposé à l’international dans les années 90. Cette gestion cherche à concilier tous les usages à l’échelle d’un grand bassin versant, d’un grand fleuve. Dès le départ, ce mouvement s’est basé sur l’idée que les usagers et les entreprises doivent participer à la gestion de l’eau et ne pas laisser l’État seul responsable des politiques de l’eau.

Et comment se traduit-elle cette implication des usagers ?
S.B : La France a été pionnière dans ce domaine en mettant en place dès les années 1960 des comités de bassin à l’échelle des grands bassins hydrographiques. Ce sont des instances délibératives qui associent élus, services de l’Etat et représentants d’usagers de l’eau. Elles jouent un rôle majeur dans l’orientation des politiques de l’eau. Mais ce type de dispositif, qu’on retrouve aussi au niveau local, ne doit pas masquer l’existence de stratégies de négociations beaucoup plus discrètes entre certains acteurs.

Ces dernières années on a plutôt l’impression que les citoyens réclament davantage de public et moins de privé…
P.L.M : Oui, on observe un vrai mouvement de retour en régie, depuis l’expérience pionnière de Grenoble au début des années 2000 : Paris, Bordeaux, Montpellier, Nice…

Quand ce n’est pas encore fait, c’est à l’agenda, dans les programmes des partis verts et des partis de gauche en général. En Amérique du Sud on a vu aussi naître quelques grands mouvements de protestation contre les grands acteurs privés de l’eau jusqu’à l’annulation emblématique du contrat de Suez à la Paz en 2005 (lire Retour sur le retrait de Suez de La Paz-El Alto, P-L.Mayaux).

Ces multinationales de l’eau Veolia, Suez, la Saur, elles sont françaises d’ailleurs…
P.L.M : Oui, pour des raisons historiques assez complexes, la France a une grande expérience en matière de gestion privée de l’eau, ce qui est assez amusant puisque dans l’imaginaire, on associe souvent la France à l’État ; or à l’échelle mondiale c’est justement un des rares pays à avoir développé un secteur privé très puissant dans le petit cycle de l’eau. Quand la banque mondiale parle du modèle français, c’est le modèle de la gestion privée.

N’est-ce pas aussi parce que l’eau est un sujet technique qu’on l’abandonne au privé ?
S.B : Je dirais en préambule qu’il ne faut pas abandonner la technique aux techniciens ! C’est un vrai enjeu de démocratie. Le discours sur la technicité de l’eau arrange certains acteurs qui s’en servent pour marginaliser les élus et les citoyens. Pour répondre à votre question, la technique n’est pas l’apanage du privé et n’est pas le seul argument dans ce débat. Il y a notamment une demande de transparence avec l’idée, qu’il faudrait nuancer d’ailleurs, qu’une gestion publique serait en soi moins opaque.

Les politiques de l’eau en France sont pilotées par le Ministère de l’environnement. Mène-t-on une politique écologiste ?
P.L.M : La question environnementale est beaucoup plus forte à l’agenda en France et en Europe que dans le reste du monde où la tendance est plutôt à la logique de l’offre pour assurer la pérennité des activités économiques. On va chercher toujours plus d’eau, toujours plus loin sans interroger la consommation. On voit les méga-barrages de la Chine à l’Ethiopie, au Maghreb ou dans l’ouest des Etats-Unis…

Pourtant là aussi vous mettez en garde…
S.B : Depuis 30 ans, les politiques de l’eau se présentent de plus en plus comme des politiques environnementales. Elles ont produit des effets positifs incontestables pour les milieux naturels. Pensez à tout ce qui a été fait en matière d’assainissement. Mais la marche vers l’écologisation demeure à tout moment réversible. La relance de la politique de retenues d’eau pour l’irrigation agricole, poussée par de puissantes coalitions d’acteurs, illustre bien les rapports de force et de pouvoir qui structurent ces politiques.

Quel intérêt les pouvoirs publics ont-ils à invisibiliser ces questions ?
S.B : Garder des « boites noires » fermées, c’est protéger des négociations, voire des compromis historiques entre l’État et certains groupes sociaux. Les ouvrir, c’est prendre le risque de fragiliser ces compromis, et peut-être de susciter des mobilisations collectives.


* G-EAU (Cirad – AgroParisTech – IRD – Inrae – Institut Agro)