Le confinement a-t-il ébranlé les fondements de l’institution scolaire ? Sortis temporairement des murs de l’école, enseignants et familles des quartiers populaires ont parfois réussi à se rapprocher pour construire de nouvelles relations. Loin des représentations habituelles de chacun.

« Nous voulons montrer que face à une difficulté commune qui est la pandémie, on observe une modification à la marge des types de rapports qui caractérisent l’école » explique Geneviève Zoïa, anthropologue membre du Cepel*. Pendant le confinement la chercheuse s’est penchée sur les relations entre parents et enseignants dans les quartiers populaires, à Clichy-sous-Bois et dans le quartier Mas de Mingue à Nîmes notamment.

« Quelque chose s’est passé » affirme l’anthropologue, qui s’appuie également sur le travail de terrain de Julie Gameros et Tiphaine Adeline-Rousseau, deux étudiantes en master. S’il est trop tôt pour conclure que ces changements s’inscriront durablement dans le paysage scolaire, certaines caractéristiques de notre système éducatif semblent bien avoir été ébranlées par cette crise. A commencer par la verticalité des relations entre l’institution et les familles, souvent construites autour des problèmes de l’enfant et des parents qui peinent à les accompagner.

Casser les représentations

« Pendant le confinement, enseignants et parents sont sortis des murs, ils ont collaboré sur d’autres modes que celui de la difficulté de l’enfant. Ils ont pu se découvrir en dehors de ce cadre très vertical où l’école dicte toujours la règle et déconstruire les représentations négatives qu’ils avaient les uns des autres », explique Geneviève Zoïa. L’école à distance a ainsi permis à certaines familles de réaliser que les enseignants se souciaient réellement des enfants et les enseignants ont déconstruit la représentation du parent consommateur, peu investi dans l’accompagnement scolaire.

Autre principe remis en cause par le confinement, la neutralité. Pilier du système éducatif français avec la laïcité, la neutralité implique selon la chercheuse « que l’école doit être la même pour tous et que l’on ne sait donc rien des particularités des uns des autres ». La mise en place de classes virtuelles, l’échange régulier par téléphone ou par mail entre enseignants et parents ont ouvert une fenêtre sur la vie ordinaire des uns et des autres. Ils ont souvent permis une personnalisation des relations, une meilleure prise en compte des situations propres à chaque élève.

« On a observé pendant cette période une incarnation des relations, décrit la chercheuse. On signe les mails par son prénom, on voit passer les petits frères et sœurs pendant la classe virtuelle, on se demande des nouvelles au téléphone à l’occasion d’un appel pour donner les devoirs. Là encore il y a une déconstruction de la relation purement neutre pour aller vers quelque chose de plus personnel. »

Ouvrir la classe

La pédagogie a également dû s’adapter à ces nouvelles contraintes. Un défi pour certains enseignants peu familiers des outils numériques auxquels ils se sont formés « sur le tas ». Avec à la clé des résultats qui s’avèrent globalement positifs. « Plusieurs professeurs déclarent vouloir adopter ces nouvelles méthodes qui leur permettent de voir leur métier autrement, de personnaliser davantage les enseignements, de mieux s’adapter aux élèves » observe l’anthropologue.

Classes virtuelles, création de blogs, groupes What’s app, « tutos » des enseignants à destination des parents, pour Geneviève Zoïa, « les enseignants ont ouvert leur classe et montré ce qu’ils faisaient à l’école et de l’autre côté, les parents ont été surpris et reconnaissants des initiatives prises pour les enfants. » Certains élèves se sont également révélés différents dans cette nouvelle configuration, « plus autonomes, plus actifs car moins exposés aux regards des autres dans une classe virtuelle qu’à l’école ».

Pour autant l’anthropologue ne minimise ni le décrochage, ni les difficultés d’accès au numérique ou le sentiment d’illégitimité dans l’accompagnement des enfants qui caractérisent la relation des milieux populaires à l’institution scolaire. « On sait que les familles populaires sont moins proches des codes scolaires. Le virus a bien-sûr fait loupe sur des phénomènes que l’on connaît, mais il faut également regarder ce que cette situation, expérimentale de fait, a permis de modifier. »

Vers un nouveau récit

Un moyen peut-être, selon la chercheuse, d’infléchir le récit négatif que l’école à d’elle-même depuis des années. Un récit régulièrement alimenté par « les enquêtes PISA [Programme international pour le suivi des acquis des élèves] qui nous montrent que l’école française est discriminante, par tout le récit autour de la perpétuation des inégalités, par toutes les difficultés à changer, à faire des réformes… »

Au contraire, le travail de Geneviève Zoïa révèle que dans des circonstances particulièrement éprouvantes, les enseignants et les familles ont été souvent « capables de s’adapter, de se rencontrer pour dépasser ce sentiment très fort dans les quartiers qui enferme l’école dans l’opposition « eux » et « nous ». C’est un constat qui fait du bien ! » Un constat qui loin de casser l’école, apporte une nouvelle brique à sa construction.

*Centre d’études politiques et sociales : environnement, santé, territoires (UM – CNRS)