Les pôles de compétitivité jouent-ils leur rôle de déclencheur de l’innovation collaborative ? Pour répondre à cette question, Anne-Sophie Fernandez et Frédéric Le Roy, enseignants chercheurs à l’UM* et fondateurs de la chaire Coo-innov (coopétition et écosystèmes d’innovation), se sont penchés sur le cas du pôle régional Eurobiomed spécialisé en santé. Ils restituent leur analyse dans le second rapport de la chaire.

Pour commencer qu’est-ce qu’un pôle de compétitivité ?
A-S.F : C’est une initiative des pouvoirs publics lancée en 2004 pour encourager les acteurs privés et publics, présents sur un même marché et sur un même territoire, à collaborer pour l’innovation en formant des « clusters » à la française. Le but étant de rayonner à l’international avec des innovations de grande envergure. Il existe 71 pôles labellisés en France.

F.LR : C’est Mickael Porter, un professeur en stratégie de l’Université d’Harvard, qui a montré dans les années 1990 que la compétitivité d’un pays est liée à la constitution de « clusters » sur un territoire.

Comment l’État encourage-t-il des entreprises concurrentes à collaborer ?
F.LR : En mettant en contact les entreprises et en facilitant l’accès à des financements. Au travers de ces pôles, l’État met les entreprises en relation, labellise les projets d’innovation, les finance et les accompagne. L’objectif est de favoriser la levée de fonds privés, de mutualiser des ressources et de créer des effets d’échelles que les entreprises n’auraient pas seules. La labellisation leur offre également une visibilité et une crédibilité en garantissant en quelque sorte le potentiel d’innovation du projet.

Quelles sont les caractéristiques du pôle Eurobiomed ?
A-S.F : Eurobiomed est un des six « pôles santé » français. C’est un thème cohérent avec l’histoire de la ville, sa faculté de médecine, sa recherche… Ses grands axes de travail sont l’outil de diagnostic et le développement d’innovation digitale pour la e-santé. Le pôle rassemble plus de 400 membres dont 330 entreprises. Parmi elles, 78 % sont de très petites, petites ou moyennes entreprises et 4 % sont des entreprises de tailles intermédiaires et des grands groupes, ce qui est assez représentatif de l’écosystème montpelliérain.

Pour analyser les résultats d’Eurobiomed sur l’année 2019, vous avez repris les 5 missions des pôles de compétitivité ? Quels sont les points forts ?
A-S.F : L’objectif « favoriser la collaboration public-privé » est atteint puisque que 80 % des projets labellisés sont des projets mixtes. Eurobiomed ne joue, par contre, pas son rôle dans l’innovation collaborative inter-entreprises, puisqu’il n’y a pas de projet 100 % privé. Cela correspond aussi à l’écosystème montpelliérain composé de start-up ou de PME en croissance sans grosse firme pivot.

Les pôles de compétitivité doivent favoriser les relations entre entreprises d’un même territoire. C’est le cas avec Eurobiomed ?
F.LR : 94 % des membres d’Eurobiomed ont leur siège social implanté dans un département du sud, l’ancrage territoriale est donc fort.

Si on regarde maintenant l’ensemble des partenaires impliqués dans les 56 projets labellisés en 2019, seuls 59 % sont basés dans le Sud ce qui relativise un peu l’indépendance de notre écosystème d’innovation.

Est-ce qu’Eurobiomed remplit ses promesses en termes de financements ?
F.LR : Les financements publics représentent 41 % du budget global, ce qui signifie que pour 1 euro d’investissement public nous avons 2,5 euros d’investissement privé. Il y a donc un vrai effet levier pour les entreprises.

Et concernant l’impact économique ?
A-S.F : Les 56 projets ont permis la création ou le maintien de 478 emplois et le dépôt de 158 brevets. En moyenne un projet d’innovation collaborative aboutit à 9 emplois créés ou maintenus et à 3 brevets, ce qui est très satisfaisant.

Un des points négatifs soulevé par votre rapport est le faible rayonnement aux niveaux européen et international ? Comment l’expliquez-vous ?
A-S.F : Seulement 13 % des projets impliquent un partenaire étranger et 4 % des financements obtenus en 2019 sont des financements européens. Il y a un problème de visibilité et d’identification des partenaires clés. Le dispositif « pôle de compétitivité » n’est pas le même partout, mais on retrouve des clusters avec lesquels il serait intéressant de se connecter, sachant aussi qu’il y a là des financements à aller chercher.

F.LR : Il y a aussi un effort de structuration à faire autour de la co-labellisation avec les autres pôles français, en particulier Lyonbiopôle et Medicen Paris, car là aussi la mission n’est que partiellement remplie. Seuls 30 % des projets ont été labellisés par au moins un autre pôle. Il faut progresser sur ces missions pour bénéficier d’une visibilité plus importante et pour lever plus de financements.

Globalement peut-on dire que Eurobiomed remplit son rôle de soutien à l’innovation collaborative ?
F.LR : Le fait d’être sur un même territoire est à la fois une incitation à collaborer et un frein, car il faut gérer cette tension entre la collaboration et la compétition, ce que nous nous appelons la coopétition. Il ne faut plus nier ces tensions qui structurent le milieu de l’innovation collaborative. Notre rapport permet néanmoins d’affirmer que, malgré quelques limites, oui les pôles de compétitivité favorisent la collaboration entre acteurs d’un même écosystème d’innovation.

Une chaire innovante

Créée en février 2020 par Frédéric Le Roy et Anne-Sophie Fernandez, la chaire Coo-innov est la première en France à travailler sur la collaboration et la compétition dans les écosystèmes d’innovation. C’est une chaire de la fondation de l’UM développée en partenariat avec le Labex Entreprendre (Programme Coopetition Lab), MOMA et MBS. « Elle a pour vocation de développer des synergies autour de l’innovation coopétitive entre les chercheurs, les étudiants et les entreprises de l’écosystème montpelliérain mais aussi avec les politiques » déclare la co-fondatrice de la chaire. L’analyse des stratégies de coopétition entre entreprises est au cœur de la réflexion menée et restituée par la chaire sous forme de rapport. « Notre but c’est d’introduire ce concept dans le débat public pour que les acteurs s’en saisissent et voient cette double dimension à la fois collaborative et compétitive de l’innovation. Après 15 ans de travail académique sur ce thème, nous avons des choses à dire » conclut Frédéric Le Roy.

Réécouter le podcast de La science s’amuse l’émission scientifique co-produite par l’Université de Montpellier et Divergence FM. Le 25 février 2021, Anne-Sophie Fernandez et Frédéric Le Roy venait y présenter le premier rapport de la chaire Coo-Innov sur l’innovation collaborative à Montpellier.