Ces dernières semaines, le monde a été témoin des situations les plus tendues dans les relations internationales depuis la fin de la guerre froide avec l’invasion de l’Ukraine par la Russie. Ces tensions étaient perceptibles pendant les délibérations et lors du vote des membres des Nations unies sur les résolutions appelant la Russie à mettre fin à son invasion et à retirer ses forces d’Ukraine. Ces événements ont également permis de tester la résistance des alliances militaires et politiques.

Mahama Tawat, Université de Montpellier

Sergiy Kyslytsya, le représentant permanent de l’Ukraine auprès des Nations unies, prend la parole lors d’une session extraordinaire de l’Assemblée générale le 2 mars 2022. Photo par Michael M. Santiago/Getty Images

Les 54 pays africains, (soit 27,97% de l’ensemble du vote) ont considérablement influencé le vote.

Tout d’abord, une réunion avec les 12 membres du Conseil de sécurité s’est tenue le 25 février 2021. Les trois pays représentant l’Afrique, à savoir: le Gabon, le Ghana et le Kenya, ainsi que huit autres pays ont voté pour la résolution. Cependant, la Russie a utilisé son droit de veto pour la bloquer. Ce veto a incité les États-Unis et 94 pays à convoquer une réunion d’urgence de l’Assemblée générale des Nations unies le 27 février 2022, au cours de laquelle une motion similaire, mais non contraignante, a été présentée. Il s’agit de la première réunion d’urgence de cette Assemblée depuis 40 ans.

La résolution prévoyant, entre autres, la condamnation de la décision russe «d’élever le niveau d’alerte de ses forces nucléaires a été adoptée à la majorité des deux tiers requises par la totalité des États membres.

Les votes africains ont été moins unanimes à l’Assemblée générale qu’au Conseil de sécurité où l’attribution des sièges non permanents, même s’ils obéissent à une certaine répartition géographique, n’oblige pas les pays représentatifs à être les porte-paroles de leur région.

La majorité des pays africains s’est clairement rangée du côté de l’Ukraine – 28 sur 54 (soit 51,85 %). Seule l’Érythrée a voté contre cette résolution. Mais près d’un tiers d’entre eux se sont abstenus de prendre partie (soit 17 sur 54) – en supposant que l’abstention se situe à mi-chemin entre le oui et le non. Huit pays étaient absents.

Mes recherches ont porté sur les similitudes et les différences de réactions des pays face aux crises. À titre d’exemple, je me suis penché sur la crise des réfugiés de 2015 en Europe et sur les réactions contradictoires des pays d’Europe occidentale et orientale, que j’ai expliquées par leurs identités différentes, c’est-à-dire par « qui sommes-nous ? ».

J’ai également examiné le plan d’action conjoint de Valletta, un pacte d’immigration signé par l’Union européenne et l’Union africaine en réaction à la crise des réfugiés. J’ai démontré que le plan, qui a contribué à relancer les relations entre l’UA et l’UE, reposait sur l’interdépendance qui permet aux parties de préserver leurs intérêts (l’intégrité territoriale pour les Européens et le développement économique pour les Africains), tout en reconnaissant (surtout les Européens plus puissants) avoir besoin les unes des autres pour faire valoir ces intérêts.

Les recherches effectuées par des auteurs, tels que le politologue néerlandais Erik Voeten, prouvent par ailleurs que le vote à l’Assemblée générale est – en général – motivé par des intérêts. Mais, comme l’a révélé le politologue américain Alexander Wendt, ce qui constitue un intérêt dépend de la perception de chaque gouvernement, à tel point que deux pays rivaux peuvent parfois voter pour la même résolution.

Comme l’a indiqué Voeten, historiquement parlant, les tendances électorales ont été influencées par les grands problèmes du moment. Dans les années 1950, le colonialisme a opposé les pays européens aux pays asiatiques et africains ; des années 1960 aux années 1980, c’était la guerre froide et la division entre les blocs de l’Est et de l’Ouest. Plus récemment, ces tendances électorales ont été structurées par le désir des pays en développement d’obtenir ou de préserver l’aide des pays développés et, de plus en plus entre le clivage libéral, illibéral des régimes démocratiques et autoriatires.

Ce clivage l’emporte sur les autres explications possibles des tendances électorales de la réunion d’urgence de l’Assemblée générale sur l’invasion de l’Ukraine. Le degré de proximité d’un pays avec l’Occident ou la Russie peut aussi tenir lieu d’explication supplémentaire.

La ligne de démarcation

Le groupe des 28 pays africains en faveur de la résolution était majoritairement composé de démocraties alignées sur l’Occident comme : le Bénin, le Botswana, le Cap-Vert, les Comores, la République démocratique du Congo, la Gambie, le Ghana, le Kenya, le Lesotho, le Liberia, le Malawi, Maurice, le Niger, le Nigéria, Sao Tomé-et-Principe, les Seychelles, la Sierra Leone, la Tunisie et la Zambie.

Mais quelques régimes non démocratiques ou hybrides figuraient dans la liste, tels que la Côte d’Ivoire, le Gabon, la Libye, le Tchad, l’Égypte, la Mauritanie, le Rwanda et la Somalie. Ils avaient, toutefois, un point commun : le fait d’être des alliés des Occidentaux, avec des liens étroits sur le plan militaire (des bases militaires et opérations militaires conjointes contre les djihadistes).

À l’inverse, la plupart des 17 pays africains qui se sont abstenus ou qui, comme l’Érythrée, ont voté contre la résolution, sont des régimes autoritaires ou hybrides ; il s’agit, entre autres, de l’Algérie, de l’Angola, du Burundi, de la République centrafricaine, du Congo, de la Guinée équatoriale, de Madagascar, du Mali, du Mozambique, du Sud-Soudan, du Soudan, de la Tanzanie et du Zimbabwe.

Certains de ces pays ont des liens militaires et idéologiques étroits avec la Russie, datant parfois de la guerre froide, comme l’Algérie, l’Angola, le Congo, le Mozambique, le Zimbabwe, le Mali et la République centrafricaine.

Quelques exceptions à la règle étaient, par ailleurs, notables.

Un certain nombre de démocraties qui fonctionnent – la Namibie, l’Afrique du Sud et le Sénégal – se sont également abstenues. Toutes ont de fortes affinités avec l’Occident. Toutefois, dans le cas de la Namibie et de l’Afrique du Sud, leurs partis au pouvoir (respectivement Organisation du peuple du Sud-Ouest africain) ont reçu le soutien de l’Union soviétique pendant leurs luttes pour l’indépendance.

Le cas du Sénégal est plus déroutant, ce pays étant le chouchou de l’Occident en raison de sa longue tradition démocratique. Le gouvernement sénégalais a déclaré que son abstention était conforme aux « principes de non-alignement et de règlement pacifique des différends ». Cependant, la déclaration officielle de son président, en tant que président en exercice de l’Union africaine, tout comme celle du président de la Commission de l’UA, pourraient être interprétées comme un soutien à l’intégrité territoriale de l’Ukraine.

Ce clivage libéral et illibéral véhicule des points de vue de trois sortes.

Premièrement, le monde est bouleversé par ce type de choc des civilisations prédit par le politologue américain Samuel P. Huntington, qui affirmait que l’identité culturelle serait la ligne de faille des conflits mondiaux. Celle-ci préparerait le terrain pour des civilisations mondiales : occidentale, chinoise, islamique, latine, slave et peut-être africaine.
Si l’idée qu’il se faisait d’un affrontement – et de l’identité comme moteur – semble se concrétiser, cette identité est fondée sur l’idéologie et non pas sur la culture, L’illibéralisme ayant remplacé le communisme.

Simplement, nous n’avions pas encore atteint le stade du triomphe de la démocratie proclamé par le politologue américain Francis Fukuyama, dans son livre intitulé La fin de l’histoire, publié en 1992 après la chute du mur de Berlin.

Deuxièmement, les régimes autoritaires trouvent dans la proximité avec des régimes semblables un réconfort et un soutien pour leur survie et elle leur sert de police d’assurance. Étant donné que la Russie a affiché sa détermination à secourir des régimes autoritaires, comme la Syrie, ces pays ne veulent pas écarter la possibilité de recourir à son aide, en cas de menace pour leur survie.

Troisièmement, si la guerre en Ukraine s’intensifie au niveau mondial et qu’une guerre froide 2.0 englobant la Chine s’installe, les pays africains se répartiraient en plusieurs blocs au lieu de présenter un front commun.

Placé dans le contexte du partenariat renouvelé entre l’UE et l’UA, ce clivage prend encore plus de sens maintenant que lors de leur sommet de Bruxelles, une semaine avant l’éclatement du conflit, au cours duquel ils avaient proclamé une vision commune pour 2030 et cherché à former une alliance stratégique.

En matière de démocratie et d’alignement, l’UE pourrait probablement poser plus d’exigences et cherchera naturellement à approfondir ses relations avec des pays africains partageant les mêmes idées.The Conversation

Mahama Tawat, Research fellow, Université de Montpellier

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