La nature des débats publics est parfois surprenante pour qui explore les sciences économiques ; s’il est bon de discuter des croyances et des dogmes, certaines idéologies semblent rarement faire l’objet de grands débats : c’est le cas du néolibéralisme.

Ousama Bouiss, Université Paris Dauphine – PSL et Florence Rodhain, Université de Montpellier

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Alors que la mentalité dite « libérale », caractéristique de la tradition rationaliste des Lumières, place au cœur des textes de notre Constitution les principes de liberté, d’égalité, de solidarité ou encore de démocratie, une idéologie semble avoir « furtivement » (selon les termes de la politologue Wendy Brown) mené sa révolution. Cette idéologie néolibérale, reposant sur une forme de rationalité marchande généralisée, est bien connue des chercheur·e·s en gestion.

Tout d’abord, pour comprendre le « néolibéralisme », Alain Supiot propose de débuter l’analyse par la lecture de la Déclaration de Philadelphie adoptée le 10 mai 1944 par la Conférence générale de l’Organisation Internationale du Travail (OIT). Ce texte d’inspiration libérale, visant à tirer profit des acquis du New Deal mis en œuvre par Roosevelt aux États-Unis, cherche à offrir un contre-modèle à l’idéologie de l’humain pensé comme ressource. Ainsi, cette déclaration promeut la justice sociale et repose sur la défense de quatre libertés fondamentales proclamées par Roosevelt : liberté d’expression, liberté de religion, libération du besoin et de la peur. Plus encore, l’OIT se donne pour objectif d’accompagner les programmes publics afin de permettre aux travailleurs d’accéder « à des occupations où ils aient la satisfaction de donner toute la mesure de leur habileté et de leurs connaissances et de contribuer le mieux au bien-être commun ».

L’avènement de la compétition

Cependant, comme le constate Supiot, si l’esprit de cette déclaration permet de placer la justice sociale au centre des réflexions sur le travail, un « grand retournement » a conduit à l’installation de l’idéologie néo-libérale. Sa première caractéristique est d’envisager l’humain comme une ressource que les lois de la science permettent d’organiser et de gérer. Ainsi, le travail est pensé comme une marchandise et la démocratie est abandonnée au profit des lois du marché, la justice sociale au profit de la compétition. Selon le sociologue Pierre Bourdieu, au niveau des institutions, s’instaure alors « un monde darwinien de la lutte de tous contre tous, à tous les niveaux de la hiérarchie, qui trouve les ressorts de l’adhésion à la tâche et à l’entreprise dans l’insécurité, la souffrance et le stress ».

Souffrons-nous personnellement de l’idéologie néolibérale ?

Cette dernière affirmation du célèbre sociologue fait écho à une récente étude menée par une équipe de chercheur·e·s en psychologie sociale et publiée dans The British Journal of Social Psychology. Si le néolibéralisme est devenu l’idéologie dominante par excellence sur la planète, elle n’a pourtant fait l’objet que de peu de recherches empiriques sur ses impacts sur la psyché. Les chercheurs ont pu démontrer que le néolibéralisme, en adoubant et cherchant à accroître l’esprit de compétition, tout en réduisant la sensation d’être connecté aux autres, augmente de ce fait le sentiment de solitude qui conduit au mal-être… et impacte donc la santé.

Des recherches précédentes avaient déjà montré que l’isolement social, la solitude (subie et non pas choisie) et le fait de vivre seul font partie des déterminants les plus puissants de la mortalité. D’autres travaux ont montré que la solitude est liée aux hormones du stress, et impacte le bon fonctionnement immunitaire et cardiovasculaire. La solitude – quand elle est subie et non choisie – a donc un impact majeur sur la santé. En la favorisant, le néolibéralisme impacte la santé humaine. Bien entendu, la qualité subjective des liens sociaux importe aussi, au-delà de leur quantité.

Le néolibéralisme favorise et valorise l’individualisme et impacte donc la santé à travers deux mécanismes connexes, nous expliquent les auteurs. Le premier est le fait de considérer l’individu comme un entrepreneur en compétition avec les autres, qui doit assurer seul son développement personnel. La responsabilité du succès repose sur les seules épaules de l’individu isolé ; cela rompt les chaînes de solidarité, réduit le bien-être, accroît les sentiments d’insécurité, d’anxiété, de stress et de dépression.

En outre, le néolibéralisme éloigne les individus de la vie du groupe et de ses effets curatifs potentiels. En effet, le fait d’appartenir à un ou plusieurs groupes, d’être soutenu par eux, et le fait de posséder un sens aigu de l’identité sociale sont la base de ressources sociales et psychologiques aidant à améliorer la santé.

Les fondements démocratiques de notre vie collective sont-ils menacés ?

Toutefois, une telle approche semble insuffisante pour la théoricienne politique Wendy Brown de l’Université de Berkeley qui pense le néolibéralisme comme une « révolution furtive ». Dans son ouvrage Défaire le dèmos, elle montre comment l’idéologie néolibérale s’est construite à travers la synthèse de pensées économiques (issues de l’ordolibéralisme austro-allemand et de l’École monétariste de Chicago) et sa mise en œuvre « furtive ». Pour Brown, la caractéristique principale du néolibéralisme est, non pas l’idéal concurrentiel comme logique supérieure de régulation du monde social mais, plus encore, l’idée que cette concurrence doit être produite par l’État. Dès lors, « la croissance est la raison d’État de l’État ».

Cela conduit alors à la diffusion progressive de la logique concurrentielle jusqu’à la gestion des affaires publiques ainsi qu’à un renforcement des autoritarismes. Ainsi, « la vie publique est réduite à la résolution de problèmes et à la mise en application de programmes – conception qui met entre parenthèse ou élimine la politique, le conflit et la délibération concernant les valeurs et les fins communes ». Plus encore, pour Wendy Brown comme pour Alain Supiot, l’idéologie néolibérale participe à un affaiblissement du droit qui se trouve lui-même soumis à des logiques économiques. Pour Supiot :

« À l’État de droit (rule of law) est ainsi substitué le marché du droit (law shopping), en sorte que le droit se trouve placé sous l’égide d’un calcul d’utilité, au lieu que le calcul économique soit placé sous l’égide du droit. »

Une loi contre le « séparatisme » néolibéral ?

Les différents travaux scientifiques cités dans cet article confortent bien la conclusion de l’économiste Joseph Stiglitz : « Le fondamentalisme néolibéral est une doctrine politique au service d’intérêts privés, il ne repose pas sur une théorie économique. Il est maintenant évident qu’il ne repose pas non plus sur une expérience historique. Cette leçon est le seul bénéfice à tirer de la menace qui pèse sur l’économie mondiale ». Que faire de cette leçon ? Une loi de lutte contre le « séparatisme néolibéral » ? En effet, les chercheur·e·s qui ont travaillé sur ce sujet ne manquent pas. Les quelques travaux d’éminent·e·s scientifiques, issus de disciplines diverses, nous montrent bien les risques que le néolibéralisme fait peser sur nos santés individuelles et sociales.

Pour le juriste, philosophe et professeur au Collège de France Alain Supiot, une voie de résolution possible se trouve dans la réforme du droit du travail. Face à la révolution informatique, le néolibéralisme a révélé son impuissance à offrir des normes d’organisation de la vie collective aptes à répondre aux enjeux de justice sociale et d’égalité. Le défi est alors « d’instaurer une certaine démocratie économique, sans laquelle la démocratie politique ne pourra que continuer à dépérir. » Pour cela, il invite à chercher à « conférer à chacun plus d’autonomie et de responsabilité dans la conduite de sa vie de travail, moyennant de nouvelles sécurités ».

Enfin, selon le sociologue Pierre Bourdieu, « c’est en réalité la permanence ou la survivance des institutions et des agents de l’ordre ancien en voie de démantèlement, et tout le travail de toutes les catégories de travailleurs sociaux, et aussi toutes les solidarités sociales, familiales ou autres, qui font que l’ordre social ne s’effondre pas dans le chaos malgré le volume croissant de la population précarisée ». Ainsi, la résistance face à l’idéologie néolibérale pourrait passer par la constitution de « collectifs orientés vers la poursuite rationnelle de fins collectivement élaborées et approuvées ».

Bref, comme le propose Wendy Brown et bien d’autres avant elle comme le philosophe Bertrand Russell ou le romancier Georges Orwell : un retour radical à la démocratie qui soumettrait nécessairement la rationalité marchande à une rationalité démocratique qui subordonnerait à la gouvernance par les nombres, la gouvernance par la délibération ; à la concurrence pour le profit, la confrontation des raisons pour la vérité et le bien commun.The Conversation

Ousama Bouiss, Doctorant en stratégie et théorie des organisations, Université Paris Dauphine – PSL et Florence Rodhain, Maître de Conférences HDR en Systèmes d’Information, Université de Montpellier

Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons. Lire l’article original.