Un autre regard sur les violences qui balaient le continent africain, c’est ce que propose l’économiste Raphaël Soubeyran qui a étudié l’inégalité d’accès aux terres fertiles comme facteur de conflits en Afrique subsaharienne.

Guerres d’indépendance, de pouvoir ou de frontière, conflits identitaires ou sécessionnistes, combats infra-étatiques ou locaux… La typologie de la violence s’avère vaste lorsqu’il s’agit d’explorer la multiplicité des conflits parsemant le globe, y compris le continent africain, théâtre de nombreux évènements. Par quel prisme les observer ? Si les tensions ethniques ou les différences de richesse entre les pays sont souvent mises en avant, elles n’expliquent cependant pas tout… « Les conflits découlent en effet toujours de causes multiples et complexes », analyse Raphaël Soubeyran.

Avec ses collègues Nicolas Berman et Mathieu Couttenier, l’économiste s’est penché sur une cause encore sous-estimée : les inégalités d’accès aux terres fertiles, terreau insoupçonné de violences. « Nous avons étudié l’impact de la productivité des sols agricoles sur les conflits en Afrique subsaharienne, sur une période allant de 1997 à 2013 », précise le directeur du Centre d’économie de l’environnement de Montpellier (CEE-M)*. Un facteur d’autant plus important dans cette région du monde où 62 % de la population vivait en zone rurale en 2015. Leur analyse inédite suggère que plus il y a de différences de fertilité entre les terres, plus le risque de violence locale grandit.

Focus sur les engrais

Comment les économistes ont-ils procédé pour analyser ce lien complexe ? « Étudier comment les différences de fertilité des terres affectent les conflits n’est pas simple, confie Raphaël Soubeyran qui pointe du doigt la rareté des données, mais aussi le fait que « la qualité des sols peut être corrélée à d’autres caractéristiques locales étant aussi sources de conflits ». Les auteurs ont donc choisi une méthode indirecte : « nous avons combiné des informations sur la fertilité naturelle des sols et les biens agricoles produits localement avec des données sur les variations de prix mondiaux des composants des engrais ».

Pourquoi les engrais ? Parce que ces produits ont des effets différents selon la fertilité naturelle des sols. « Quand les engrais sont plus chers, la différence de rendement des terres naturellement fertiles et celles des terres moins fertiles sera plus importante », souligne l’économiste. Et ces différences de rendement sont elles-mêmes une source de conflits potentiels. « Les variations des prix mondiaux des engrais peuvent donc être utilisées pour étudier l’impact d’une augmentation des inégalités de fertilité des sols sur les conflits locaux ».

Théorie des jeux

L’analyse des conflits n’est d’ailleurs pas une mince affaire et fait l’objet de nombreux travaux en économie. Pour mener à bien leur étude, les chercheurs ont utilisé un modèle basé sur ce qu’on appelle la théorie des jeux, qui étudie les situations où les individus prennent des décisions. « Dans notre étude, les individus ont le choix entre deux options : travailler leurs terres pour en tirer un revenu agricole ou entrer en conflit avec leur voisin pour tenter de s’approprier ses terres, explique le directeur du CEE-M. Dans le cas où ils optent pour le second choix, ils prennent le risque de perdre leur propre production agricole qui aura été délaissée au profit de l’activité conflictuelle ».

C’est là que les différences de fertilité interviennent : quand son propre revenu lié à l’agriculture baisse beaucoup plus que le revenu du voisin, travailler sa propre terre est moins rentable. « Alors entrer en conflit avec un voisin pour mettre la main sur sa production – issue de terres plus fertiles – devient un choix que l’on peut qualifier de rentable », précise Raphaël Soubeyran.

Réformes agraires

Et plus la qualité des sols est hétérogène, plus l’effet sera important, notamment dans les régions très agricoles. « Nos estimations suggèrent que, dans les régions aux sols de qualité très disparate, quand le prix des engrais augmente, la probabilité de conflits s’accroît de 9,6 %, contre 5,9 % pour des terres moins hétérogènes ». L’inégalité dans l’accès aux terres fertiles est ainsi un facteur non-négligeable de conflits.

Et peut donc représenter un levier pour se prémunir de tensions futures, qui ne manqueront pas de se multiplier dans un contexte où le réchauffement climatique et la sécheresse grandissante vont immanquablement affecter la fertilité des terres. « Ces nouvelles données devraient être prises en compte lors des réformes agraires pour redistribuer les terres à ceux qui les cultivent. La politique de redistribution devrait tenir compte de la fertilité des sols au moment du partage », recommande Raphaël Soubeyran. Afin que de ces terres, ne germent plus de conflits.


*Centre d’Economie de l’Environnement – Montpellier – CEE-M (UM – CNRS – INRAE – Institut Agro)