La prise de conscience des dégradations causées à l’environnement et les scandales liés aux conditions de travail pratiquées dans les pays en développement par certains sous-traitants de grands groupes ont poussé de nombreux investisseurs à se servir de leur épargne dans le but d’infléchir les pratiques des entreprises.

Pascal Nguyen, Université de Montpellier

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Des produits d’investissement qualifiés de « socialement responsables » (ou ISR) se sont ainsi rapidement développés. Ceux-ci sont également identifiés par les trois lettres ESG reflétant leur triple préoccupation : l’environnement, le social et la gouvernance des entreprises. Plus de 500 fonds labellisés sont actuellement disponibles en France auprès des principaux intermédiaires financiers. Leur performance peut être suivie sur le site de Boursorama.

Selon les chiffres de la Global Sustainable Investment Alliance, les investissements guidés par des critères ESG pèsent aujourd’hui près de 30 000 milliards de dollars dans le monde, correspondant à environ 10 % de l’encours global des actifs financiers.

Et l’intérêt pour ce segment ne faiblit pas. De nombreuses sociétés de gestion d’actifs lancent de nouveaux fonds estampillés ISR lorsqu’elles ne prennent pas la décision de se consacrer entièrement à ce type de placements.

L’épargnant dispose désormais d’une large palette de produits de placement, en actions comme en obligations, notamment à base d’obligations vertes.


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Ils peuvent aussi investir dans des fonds indiciels cotés, appelés « trackers », dont l’objectif est de répliquer la composition d’indices boursiers tels que le Dow Jones Sustainability North America aux États-Unis ou le MSCI Europe ESG Leaders de ce côté-ci de l’Atlantique.

La crise du Covid-19 comme accélérateur

Animé par des préoccupations d’ordre éthique, l’ISR a initialement cherché à écarter les entreprises impliquées dans des activités socialement répréhensibles – comme la vente d’alcool ou de tabac, le commerce d’armes –, avant de favoriser les entreprises plus respectueuses de l’environnement ou des droits de la personne, qui offrent de bonnes conditions de travail à leurs salariés.

Toutefois, la différence avec l’investissement conventionnel a longtemps paru marginale en raison de la difficulté à obtenir les données nécessaires ou à s’assurer de leur fiabilité.

Avec une information extrafinancière devenue plus complète et de meilleure qualité, en réponse à la demande insistante des investisseurs, il est désormais possible de mieux identifier les entreprises responsables ou irresponsables, ce qui laisse envisager des différences plus marquées à l’avenir.

La crise du Covid-19 semble avoir constitué un véritable accélérateur puisque les fonds ESG se distinguent par des écarts de performances plus importants en leur faveur.

Performance comparée de l’indice MSCI World ESG Leaders (socialement responsable) et de l’indice MSCI World (conventionnel) sur les cinq dernières années.
Thomson Reuters Eikon

Comment sont construits les portefeuilles ESG ?

Pour construire leurs portefeuilles, les fonds ESG commencent typiquement par retenir une batterie d’indicateurs sociaux et environnementaux. Ces derniers peuvent concerner la quantité d’énergie consommée pour la fabrication ou le transport des produits, ou encore la quantité de gaz à effet de serre émise par l’entreprise.

Ces indicateurs proviennent soit des déclarations de performance extrafinancière effectuées par les entreprises, soit d’enquêtes réalisées par des sociétés d’analyse et d’information, comme Bloomberg ou Thomson Reuters par exemple.

Les indicateurs recueillis sont souvent ajustés afin de tenir compte des différences entre secteurs. Ils sont ensuite pondérés pour donner une note globale. Les entreprises dont les notes sont les plus mauvaises, censées être les moins socialement responsables donc, sont écartées.

Les fonds s’appuient ensuite sur une approche financière classique entre le risque et la rentabilité attendue pour déterminer parmi les entreprises restantes lesquelles entrent dans leurs portefeuilles et dans quelle proportion. Certaines entreprises sont ainsi surpondérées par rapport au cas où aucun critère ESG n’aurait été pris en compte. D’autres sont sous-pondérées, voire même absentes des portefeuilles.

La certification ISR par les labels

L’engagement d’un fonds peut être attesté par l’obtention d’un label. En France, le label ISR est par exemple soutenu par le ministère de l’Économie.

La certification repose sur la vérification que le fonds prend bien en compte la performance sociale et environnementale des entreprises dans ses critères d’investissement, qu’il est équipé pour le faire, et que son processus de sélection est rigoureux.

Enfin, la différence doit être matérielle, à savoir que le portefeuille obtenu est bien constitué d’entreprises affichant une performance ESG supérieure à celles qui n’ont pas été retenues.

Quel impact peut avoir l’ISR ?

À première vue, les portefeuilles ESG ne paraissent pas très différents des portefeuilles conventionnels. On y trouve même des sociétés ayant fait l’objet de polémiques. Ainsi, la société Amazon dont les conditions de travail sont souvent dénoncées par les syndicats a été incluse malgré tout dans l’indice S&P 500 ESG. Il en va de même de Facebook, alors que la société est connue pour l’utilisation abusive qu’elle fait des données personnelles de ses utilisateurs.

Ceci est dû au fait que la notation traduit la performance relative de l’entreprise au sein de son secteur d’activité. Certains secteurs sont relativement polluants ou très consommateurs de ressources naturelles. Pour une question d’équilibre, aucun secteur ne peut être écarté, ni même trop sous-pondéré, au risque d’affecter la rentabilité des portefeuilles.

Pour autant, le fait de réduire la part des entreprises les moins bien notées contribue à brider leur développement. À l’inverse, les entreprises les mieux notées – comme Danone, Schneider, Air Liquide, ou L’Oréal, qui font partie de l’indice STOXX Europe ESG Leader 50 – bénéficient d’un avantage à travers un meilleur accès au marché financier. Les travaux empiriques confirment d’ailleurs que ces entreprises peuvent lever des fonds plus facilement et à un coût plus faible.

Mais c’est surtout l’investissement passif, reposant sur la réplication d’indices ESG reconnus, qui devrait avoir l’impact le plus significatif. D’abord parce qu’il constitue désormais la part la plus importante des fonds placés en actions grâce à des frais de gestion minimes.

Le fait que les indices ESG ont tendance à n’inclure que les entreprises affichant les meilleures performances implique que ces entreprises sont susceptibles de recevoir des flux de financement considérables. À l’inverse, les autres entreprises auront nettement plus de difficultés à apparaître sur le radar des investisseurs. C’est une incitation puissante pour qu’elles améliorent leurs pratiques.

Il ne fait aujourd’hui aucun doute que l’investissement responsable est appelé à avoir un impact majeur sur l’économie. Les épargnants soucieux de mettre leur argent au service d’une bonne cause peuvent investir sans inquiétude dans des fonds indiciels définis de façon assez large afin d’être suffisamment diversifiés. Les résultats récents montrent que leur performance n’a rien à envier aux fonds conventionnels et leur risque s’avère même plus faible.The Conversation

Pascal Nguyen, Professeur à l’Université de Montpellier, Université de Montpellier

Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons. Lire l’article original.