Rocio Semino est chercheuse à l’Institut Charles Gerhardt Montpellier. Elle a obtenu en décembre dernier une bourse de l’European Research Council (ERC) d’un montant d’1,35 million pour mener ses travaux sur les réseaux métallo-organiques. Portrait d’une chimiste qui manie l’art de la synthèse… sans éprouvette !

© Katharina Both

La bonne nouvelle est encore fraiche. Fin décembre 2021, Rocio Semino apprend qu’elle a obtenu une bourse de l’European Research Council (ERC). Quand la jeune chimiste de 37 ans raconte les mois qui ont précédé la sélection, on comprend qu’elle n’a rien laissé au hasard.

Des semaines d’écriture intenses

La première étape – rédiger son projet de recherche – n’a pas été la plus difficile. D’abord parce que Rocio Semino aime écrire. Pas que de la science, de la littérature aussi. Le lien entre « l’Élucidation des mécanismes d’assemblage des réseaux métallo-organiques », titre de son ERC, et la poésie ne saute pas aux yeux mais Rocio Semino confirme que son goût pour l’écriture facilite son travail. Originaire d’Argentine, elle pointe aussi les atouts de son bagage étranger. « Dès la licence [qui se fait en 5 ans en Argentine] et ensuite en doctorat, c’est l’étudiant qui écrit son projet de recherche. Mon post-doc en France a été ma première expérience de recherche sur un projet que je n’avais pas rédigé moi-même. »

Son projet d’ERC, déjà « mature » dans sa tête, elle se lance dans l’écriture. Des semaines d’écriture intense où elle travaille « tout le temps » et au cours desquelles elle salue le soutien de ses collègues de l’Institut Charles Gerhardt Montpellier, du CNRS et de l’Institut national de chimie mais aussi la bienveillance et le travail de Marjo Michon à la DIPA. Pour la deuxième étape, l’audition orale, Rocio Semino est moins dans son élément. Elle ne compte plus le nombre de fois où elle a testé sa présentation devant des collègues. Le défi, réussir à répondre aux questions des douze membres du jury dans les quinze minutes imparties. « Il faut faire un maximum de réponses, donc des réponses courtes et très précises. Mais aussi compréhensibles pour des jurés qui ne sont pas tous experts de ma spécialité. »

« Ce projet réunit tout ce que j’ai appris »

Dans les cinq années à venir, Rocio Semino va donc se consacrer à sa recherche sur les réseaux métallo-organiques (MOF). Des matériaux poreux qui ont de nombreuses applications dans des secteurs stratégiques : capture de CO2, stockage d’énergie, support pour des médicaments… Mais si ces matériaux font rêver l’industrie, leur synthèse repose encore sur de nombreux essais-erreurs coûteux et chronophages. C’est là qu’intervient son projet de recherche. Car la chimiste ne pratique pas en laboratoire mais sur ordinateur. « En élucidant les mécanismes d’assemblages par des modèles informatiques, on peut mieux comprendre comment synthétiser un MOF », explique celle qui fait de la modélisation depuis sa licence.

« Ce projet réunit tout ce que j’ai appris », remarque la chercheuse : la dynamique moléculaire étudiée notamment lors de sa thèse, obtenue en 2014 ; les études méthodologiques poussées sur la modélisation et le machine learning lors de son post-doc à Lausanne en 2017-2018, ou encore les MOF lors de son précédent post-doc à Montpellier. « Je change beaucoup mes thématiques de recherche et mes méthodes », remarque Rocio Semino en relatant son parcours. Moins pour s’excuser d’une inconstance que pour souligner son envie d’explorer. La suite lui a donné raison, puisqu’une des remarques du jury de l’ERC est son profil ad hoc pour couvrir tous les aspects de son projet.

Inspirer les jeunes chercheuses

L’ERC est aussi un tournant dans ses missions. La grande nouveauté est de prendre la direction d’une équipe de six personnes : doctorants, doctorantes et post-docs, qu’elle va recruter pour mener à bien ce projet. Une équipe qu’elle voudrait à parité homme-femme, avec l’envie d’inspirer des jeunes chercheuses comme l’ont fait celles, trop rares, qu’elle a croisées dans ses études.

En attendant que son programme ne démarre d’ici la fin de l’année, Rocio Semino écrit. Pas de la poésie mais tous les dossiers nécessaires au lancement de sa recherche. Pour n’en citer qu’un : une demande de temps de calcul auprès des grands centres de calcul français et européen, seuls équipements avec une puissance informatique à la mesure de sa modélisation à venir.