Implanter des réserves marines loin de toute activité humaine ? Une mesure qui peut sembler paradoxale mais qui pourrait bien devenir un levier central dans la préservation des océans. C’est en tout cas ce qui ressort de la dernière grande étude mondiale visant à recenser les populations de poissons et de requins abritées par les récifs coralliens.

© Nick Graham

C’est une étude qui a de quoi surprendre même les plus grands spécialistes. « Lorsque j’ai reçu les données j’ai cru à une blague. À une mauvaise blague » déclare David Mouillot, écologue au sein du laboratoire Marbec (Biodiversité marine, exploitation et conservation) et membre du consortium international qui a mené ce grand recensement. Les chercheurs ont observé 1800 récifs coralliens, dont 106 situés en réserve marine, et se sont aperçus que seul un tiers est habité par des prédateurs supérieurs tels que les requins.

Loin des hommes

Des requins qui s’installent préférentiellement loin de toute présence humaine : les chercheurs ont débusqué ces grands prédateurs sur seulement 1 % des récifs situés à proximité de l’homme contre 59 % sur les récifs éloignés. Pas de quoi tourner un nouvel épisode des Dents de la mer. « Les requins sont particulièrement sensibles aux bruits générés par les activités humaines, sans compter la présence des filets dans lesquels ils peuvent se prendre ». Autant de raisons de s’exiler loin des hommes. Loin de nous.

Les poissons communs supporteraient-ils mieux notre compagnie ? Rien n’est moins sûr. Si le bilan des réserves situées à proximité de nos côtes reste positif c’est d’abord, selon David Mouillot, parce que « la comparaison entre la population présente à l’intérieur d’une réserve et celle trouvée à l’extérieur ne peut qu’être positive puisque dehors il n’y a plus rien ! C’est comme si vous aviez un 2/20 et que vous compariez votre note avec celui qui a 0. Vous avez fait deux fois mieux mais vous avez quand même 2 ».

Une pression humaine forte

Pour évaluer l’ampleur de la pression humaine sur ces réserves et déterminer leur efficacité réelle, les chercheurs ont comparé leur biomasse avec celle des sites les plus isolés au monde tels qu’Hawaï, les îles Chesterfield ou l’archipel de Chagos. Les résultats sont sans appel : « La biomasse dans ces réserves proches de l’homme n’arrive pas à la cheville de ces sites de référence mondiale. On a un gain, mais le bénéfice n’est pas énorme comparé aux performances des sites très isolés ou des réserves les plus protégées ».

En cause bien évidemment la pêche. Car si ces réserves ont le mérite d’exister elles ne représentent qu’un infime pourcentage des aires marines totales. « Dès que les poissons mettent le nez dehors, ils sont pêchés, ce qui empêche la population à l’intérieur de la réserve de se développer normalement » déplore David Mouillot. En 2010 les objectifs d’Aïchi engageaient les États membres des Nations Unies à placer sous protection 10 % de leur aire marine d’ici 2020. Encore insuffisant pour lutter contre la surpêche d’après le chercheur.

Barrière économique

Mais alors jusqu’où aller ou plutôt, jusqu’où ne pas aller pour retrouver cet océan vierge de toute pression humaine ? « Douze heures de navigation ! C’est le seuil à partir duquel le coût du gasoil [environ 1000 euros] devient dissuasif pour les pêcheurs et les touristes. C’est une barrière économique ». David Mouillot, comme d’autres écologues, milite d’ailleurs activement pour la hausse du prix de l’essence et la fin des subventions à la pêche. « C’est un cercle vicieux : plus on subventionne moins il y a de poissons, moins il y a de poissons plus on subventionne ».

Le chercheur rappelle aussi les dégâts causés par la pêche de plaisance et invite les particuliers à abandonner cette pratique culturelle : « On sort facilement une canne à pêche alors qu’on n’imaginerait pas tuer un oiseau dans son jardin ».

Étendre les réserves

Après cette étude, le divorce entre les poissons et les hommes serait-il donc définitivement consommé ? Les réserves à proximité de nos côtes, condamnées ? « Non, répond le chercheur, elles gardent toute leur utilité à condition de les étendre drastiquement. » Quant aux réserves isolées loin d’être inutiles ou faciles, « notre étude montre qu’elles sont la seule protection efficace pour les prédateurs supérieurs. Il ne faut donc surtout pas les négliger ».

Le règne du plastique

Des mers froides du Groenland aux paradis isolés du Pacifique, en passant par la Méditerranée, les micro-plastiques sont partout. Y compris dans les échantillons que Delphine Bonnet, chercheuse au laboratoire Marbec, prélève au large de nos côtes. « Dans le monde ce sont 206 kilos de plastique qui sont versés chaque seconde dans l’océan ». Une pollution de masse qui trouve son origine principale dans nos usages quotidiens terrestres : « On trouve des microbilles de plastique dans les dentifrices, les cosmétiques, les fibres de certains vêtements synthétiques, les mégots de cigarette ». Des micro-plastiques que les stations d’épuration actuelles ne peuvent traiter et qui se retrouvent donc en mer. En collaboration avec le Centre d’écologie fonctionnelle et évolutive (CEFE), la chercheuse tente de comprendre quels rôles ces perturbateurs peuvent avoir dans l’écosystème et quelles solutions peuvent être mises en place pour réduire leur présence. « 70 % des micro-plastiques retrouvés en mer sont à usage unique. Nous avons tous une part de responsabilité là-dedans. Il faut changer nos habitudes de consommation et sortir du règne du plastique ».