Un « Windrush » français ? Ce que la France a fait à ses populations d’outre-mer

Le scandale « Windrush » continue de faire les gros titres au Royaume-Uni. Les Britanniques découvrent, scandalisés, la manière indigne dont les travailleurs caribéens du Commonwealth ont été traités.

Antonia Wimbush, Université de Montpellier

L’actrice Aïssa Maiga incarne l’une des protagonistes du film Le Rêve Français (2018) de Christian Faure, qui revient sur le destin complexe des ultra-marins ayant rejoint l’hexagone dans les années 60.
Eloa Prod 2018

Encouragés à venir en Grande-Bretagne après la Seconde Guerre mondiale pour pallier la pénurie de main-d’œuvre, ils sont à présent menacés d’expulsion s’ils ne peuvent prouver qu’ils ont le droit d’y résider. Ce que l’on sait moins, c’est que la France a elle aussi connu ces vagues d’immigration après-guerre.

De 1963 à 1982, 160 000 hommes et femmes des Antilles françaises, de Guyane et de la Réunion ont été activement recrutés, formés et envoyés en métropole) pour travailler dans le bâtiment, les services de santé et l’administration. Bien que légalement français, ils ont été traités comme des citoyens de seconde zone.

Un rapport passé inaperçu

Le 10 avril 2018, sous les auspices du ministère des outre-mer, le sociologue Philippe Vitale a publié un rapport mettant en lumière l’histoire des enfants réunionnais envoyés en métropole de 1963 à 1982, et le traitement qui leur a été infligé.

Bien que ce rapport n’exonère pas le gouvernement français du rôle qu’il a joué dans l’enlèvement de ces jeunes enfants à leur famille et leur envoi sur le continent, il minimise l’implication de l’État et dépeint la Réunion comme une région sans avenir, économiquement sous-développée.

Curieusement, ce rapport est passé quasi inaperçu dans les médias français, en métropole comme en outre-mer.

Pourquoi ? Et, à l’heure où l’affaire Windrush éclabousse le Royaume-Uni, quel enjeu ce document représente-t-il pour la France ? Pour bien comprendre ce qu’il signifie pour les 2 015 citoyens français et leurs familles affectés par ce scandale, il faut nous replonger dans le passé houleux de la politique coloniale française.

Les anciennes colonies dans la tourmente

Les années d’après-guerre ont été difficiles pour les anciennes colonies françaises. Associé à une hausse de la natalité, le taux de chômage n’a cessé d’y croître, et de plus en plus de jeunes se sont retrouvés sans emploi.

À mesure que le chômage augmentait, la population a perdu foi dans le système politique en vigueur. La Guadeloupe, la Martinique, la Réunion et la Guyane sont passées du statut de colonies françaises à celui de départements d’outre-mer suite à la loi de départementalisation du 19 mars 1946 qui leur accordait le statut de citoyens français, jouissant des mêmes droits qu’en métropole.

Cependant, pour beaucoup, ce changement de statut n’a quasiment rien changé. La révolte couvait, et le gouvernement français redoutait que les départements d’outre-mer n’exigent leur indépendance.

Dans le même temps, la métropole, en plein boom économique des Trente Glorieuses, avait désespérément besoin de main-d’œuvre.

Un bureau pour ultra-marins candidats à l’immigration

Pour sortir de cette situation délicate, Michel Debré, le premier ministre français de l’époque, créa le Bureau pour le développement des migrations dans les départements d’outre-mer (Bumidom) en avril 1963, faisant suite à une volonté politique déjà existante en France.

L’objectif était de recruter des jeunes (surtout des femmes) pour les faire venir travailler en métropole. Pendant près de 20 ans, 160 000 travailleurs ont ainsi émigré vers le continent. Les femmes y étaient encouragées à s’imprégner des valeurs familiales plus « modernes » (comprendre celles des Français « Blancs ») et de les diffuser à leur retour.

Chaque candidat à l’immigration devait subir un examen physique et des tests de personnalité attestant de ses capacités à s’adapter à la vie française. Bien que légalement français, ces migrants n’étaient pas traités comme tels, en raison de la couleur de leur peau.

On évaluait leur maîtrise du français, ainsi que leurs antécédents familiaux et professionnels, puis ils recevaient un aller simple pour la métropole, offert par l’État.

« Histoire d’une tragédie française, le Bumidom », Public Sénat.

Les hommes sur les chantiers, les femmes domestiques

Certains étaient embauchés dès leur arrivée, dans le bâtiment ou l’administration ; d’autres étaient dirigés vers des centres de formation. Les femmes étaient envoyées à Crouy-sur-Ourcq, en Ile-de-France, où elles apprenaient à cuisiner des plats français et tenir une maison, avant d’être employées dans le secteur de la santé ou comme domestiques.

Les hommes allaient à Simandres (Rhône) ou Marseille. Toutefois, à partir de 1982, l’économie française montrait des signes de stagnation. Le Bumidom ralentit son activité et on privilégia le regroupement familial au recrutement de nouveaux travailleurs.

Photographie issue du téléfilm Le rêve français de Christian Faure. Près d’un domien sur deux venu dans l’hexagone via le Bumidom était une femme.
Eloa Prod, 2018

Même si, pour certains, le Bumidom a représenté une chance d’ascension sociale et d’indépendance financière, d’autres ont vécu cette migration comme une « déportation », selon les termes de l’écrivain et politicien Aimé Césaire.

Le cas le plus extrême de déportation eut lieu à la Réunion, avec la tragédie des « Enfants de la Creuse ». De 1962 à 1984, plus de 2 000 enfants (certains orphelins, d’autres non) furent arrachés de force à leur foyers et emmenés en métropole pour repeupler des zones rurales en déclin. La Creuse, en particulier, abritait une population vieillissante : chaque année, quelque 3 000 jeunes partaient s’installer dans les grandes villes pour trouver du travail. C’est donc dans cette région que fut envoyée la majorité des enfants.

Génération Bumidom, Jacob Desvarieux, chanteur du groupe Kassav, témoigne, France Ô.

« Il ne suffit pas de créer des musées »

Le sort tragique de ces enfants, souvent victimes de maltraitances, d’abus et de violences, est passé largement inaperçu jusqu’au début des années 2000 quand certains d’entre eux ont attaqué l’État français en justice, en demandant une compensation financière et la reconnaissance officielle du traumatisme qu’ils avaient subi.

Pour [Michel Calteau](https://www.temoignages.re/social/droits-humains/le-combat-continue-pour-la-reparation-du-crime-des-enfants-de-la-creuse,92849](https://www.temoignages.re/social/droits-humains/le-combat-continue-pour-la-reparation-du-crime-des-enfants-de-la-creuse,92849),porte-paroledel’associationCollectifEnfants3D(quivientenaideauxvictimesdecetraumatisme), il ne suffit pas de créer des musées et des mémoriaux ni d’instaurer une journée nationale de commémoration, comme le suggère le rapport de Philippe Vitale.

Le gouvernement français a annoncé qu’il apporterait une aide financière aux victimes sous forme de billets d’avion gratuits pour la Réunion mais il n’est pas certain que les victimes jugent cette mesure satisfaisante.

Le bureau des migrations en question

Le rôle du Bumidom, qui prenait en charge les enfants et les adultes envoyés en métropole, est maintenant au cœur des débats.

En 2018, dans les pays francophones, plusieurs productions culturelles traitant de ce bureau, de son impact sur les populations concernées, ont d’ailleurs vu le jour. Récemment, le téléfilm Le Rêve français, réalisé par Christian Faure, a été diffusé sur France 2 au mois de mars.

Le rêve français, un film de Christian Faure, traite, à travers une histoire d’amour, de cet épisode douloureux que fut le Bumidom.

Maryse Condé, l’une des écrivaines les plus prolifiques des Antilles françaises, en dresse ainsi la critique :

« Ce film, souhaité par France 2 et le service public, contient deux audaces significatives. La première est qu’il ne sépare pas l’histoire des départements d’outremer. Il ne sépare pas la Guadeloupe de la Martinique comme si les deux jumelles acariâtres avaient enfin admis que leur sort se jouait en commun. La deuxième est qu’il ne sépare pas non plus ces territoires de celui de la France. Les personnages vont, viennent, débarquent, s’attardent comme s’il s’agissait d’un périmètre aux contours identiques. C’est sans doute là une manière de suggérer les liens étroits, bien que souvent conflictuels, qui unissent les “départements” à “leur métropole” car pour les auteurs du film les Antilles ne sont pas des terres entièrement à part, c’est évident ».

Un roman graphique a également été publié en 2017. Écrit par Jessica Oublié et illustré par Marie-Ange Rousseau, [Péyi an nou](https://peyiannou.wordpress.com/](https://peyiannou.wordpress.com/)(«Notrepays»encréole) raconte l’histoire de la famille de Jessica Oublié.

En avril 2018, l’œuvre a remporté le Prix du livre politique décerné par France Culture à la meilleure bande-dessinée politique).

Jessica Oublié et Marie-Ange Rousseau, éditions Steinkis, 2017.

Si la culture populaire et la littérature exposent enfin le sombre rôle joué par le Bumidom, le gouvernement français en est encore loin. Il doit de toute urgence reconnaître l’étendue de la responsabilité de l’État (en particulier dans le cas de la Réunion) s’il veut éviter un scandale de l’ampleur de l’affaire Windrush.

En effet, au-delà des frontières du monde francophone, cette migration organisée par le gouvernement reste très peu connue.

Comme la génération Windrush, les immigrants recrutés par le Bumidom ont aidé à reconstruire la France après-guerre. Ils ont aussi subi des discriminations en raison de leurs origines ethniques et culturelles. Il est temps de les en remercier et de leur rendre dignement hommage.


The ConversationTraduit de l’anglais par Iris Le Guinio pour Fast for Word.

Antonia Wimbush, Early-career researcher (Francophone studies) & English tutor, Université de Montpellier

La version originale de cet article a été publiée sur The Conversation.

2018-06-07T12:48:23+00:007 juin 2018|, , , |