Réduire les émissions de gaz à effet de serre protégerait (aussi) la biodiversité marine. Une nouvelle étude montre en effet que le réchauffement climatique diminuera drastiquement l’abondance des animaux dans l’océan.

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Un océan plus chaud et moins peuplé. C’est ce qui se profile à l’horizon 2100 d’après l’analyse la plus complète des effets du changement climatique sur les écosystèmes marins publiée jusqu’à aujourd’hui. D’après cette étude, si l’émission des gaz à effet de serre se poursuit au rythme actuel, 17 % de la biomasse mondiale d’animaux marins pourraient disparaître d’ici 2100. « Il s’agit du poids total des animaux marins tels que les poissons, les invertébrés et les mammifères marins dans l’océan », précisent Yunne Shin et Olivier Maury, co-auteurs de l’étude et chercheurs au laboratoire Marbec (Biodiversité marine, exploitation et conservation).

Les grands animaux marins menacés

Pourquoi le réchauffement climatique affecte-t-il les populations des océans ? « Deux grands processus sont à l’œuvre : l’augmentation de la dissipation et la baisse de la production primaire, répond Olivier Maury. L’augmentation de la température de l’eau va entraîner une accélération de tous les processus biologiques car le métabolisme est plus rapide dans un milieu plus chaud. Ce phénomène entraîne une augmentation de la dissipation énergétique ». Un métabolisme plus rapide implique donc un besoin accru de ressources.

Mauvaise nouvelle : la quantité de ressources disponibles va justement diminuer, c’est ce que les chercheurs appellent la baisse de production primaire : « Il s’agit en fait du phytoplancton, explique Yunne Shin. Ces cellules végétales microscopiques sont à la base de toutes les chaînes alimentaires des océans, et avec le réchauffement climatique et l’acidification des océans, la densité de phytoplancton va diminuer ». Une baisse de l’ordre de – 8 % à -12 % à l’échelle globale selon les estimations.

Cette diminution de la production primaire impactera plus fortement les grands animaux marins, dont beaucoup sont déjà dans une situation préoccupante. « La baisse du phytoplancton a des répercussions plus importantes en haut de la chaîne alimentaire, c’est un effet domino qu’on appelle le processus d’amplification trophique », expliquent Yunne Shin et Olivier Maury.

Stress majeur

Le réchauffement climatique aura donc des conséquences inégales selon les espèces, mais aussi selon les régions. Et ce sont les zones intertropicales qui paieront le plus lourd tribut. « D’après certains modèles, la température de l’eau pourra atteindre 35 degrés dans certaines régions du Pacifique ouest qui deviendront inhabitables ». Conséquences : les populations océaniques vont migrer vers les pôles ce qui va redessiner totalement les cartes mondiales.

S’il est possible que l’on assiste à une augmentation de la biomasse dans certaines régions polaires autour de l’Arctique et de l’Antarctique, il est certain que l’on observera une diminution drastique dans de nombreuses régions océaniques tempérées et tropicales : « La biomasse y diminuera très fortement, de – 40 à – 50 %, alors même que ce sont des zones où la biodiversité marine est déjà fortement affectée par les activités humaines », précise Yunne Shin.

Et les conséquences ne se limiteront pas à la vie aquatique : « ce sont justement des régions où les populations humaines dépendent directement des ressources océaniques pour se nourrir, complète Olivier Maury, c’est donc aussi une question de sécurité alimentaire mondiale ». Dans ces régions, le changement climatique va ainsi constituer un stress majeur non seulement pour les écosystèmes marins, mais aussi pour les sociétés humaines.

Prévention et adaptation

Pour les chercheurs, le maître mot à la lumière de ces scénarios est l’anticipation. « Il faut bien évidemment faire le maximum pour limiter les émissions de CO2, mais il faut aussi reconsidérer les mesures de préservation de la biodiversité et de gestion des pêches à l’aune du changement climatique », recommandent-ils. Cette nouvelle étude constitue ainsi une incitation supplémentaire à développer une pêche durable et adaptative qui devra contribuer à nourrir les 11 milliards d’êtres humains qui peupleront la planète à l’horizon 2100.

« D’un côté le nombre d’humains va augmenter, et de l’autre les ressources marines, qui contribuent de manière essentielle à la sécurité alimentaire mondiale, risquent de diminuer, jusqu’à 30 à 35 % selon certains modèles », alerte Olivier Maury. « Il est urgent que les gouvernants, à toutes les échelles, s’emparent de nos résultats. Nos scénarios peuvent permettre d’anticiper les menaces et d’élaborer les stratégies de prévention et d’adaptation. L’enjeu est clair : il s’agit d’éviter ce que nous ne pourrions gérer, et de se donner les moyens de gérer ce que nous ne pourrons éviter ».

Une expertise unique

Pour élaborer ces scénarios, 35 chercheurs de 12 pays et 4 continents sont réunis au sein du consortium international FishMIP (Fisheries and marine ecosystem model intercomparison project), un groupe d’experts et de modélisateurs travaillant sur la dynamique des écosystèmes marins dans le contexte du changement climatique. D’après leurs simulations, la biomasse des animaux marins diminuera quels que soient les scénarios d’émission de CO2 envisagés. « Cette baisse se limiterait cependant à 5 % si le réchauffement planétaire était limité à 2 degrés », précisent les chercheurs.