Jan E. Leach, une chercheuse qui se “riz” des bactéries
Phytopathologiste américaine de renommée internationale, Jan E. Leach a consacré sa carrière aux maladies du riz, aux résistances durables des plantes et aux effets du changement climatique sur la santé végétale. Professeure d’université distinguée et chercheuse émérite à la Colorado State University, membre de la National academy of sciences des États-Unis, elle a reçu le 3 avril 2026 le titre honorifique de docteure honoris causa de l’Université de Montpellier.

« Je vais vous emmener dans des rizières un peu boueuses », prévient Jan E. Leach. Par cette invitation au voyage peu ordinaire, l’une des grandes figures internationales de la phytopathologie, professeure émérite et doyenne associée pour la recherche au College of agricultural sciences de la Colorado State University, nous embarque dans une aventure scientifique au plus près de la terre, des plantes, des microbes… Et nous entraîne dans les pas de celles et ceux qu’elle a côtoyés tout au long de sa carrière : « Je suis ici non pas à cause de ce que j’ai accompli seule, mais grâce à ce que ma communauté de chercheurs, mon équipe, mes amis et ma famille ont réalisé ensemble. »
Tous les microbes mènent à la science
Sourire aux lèvres, Jan E. Leach se définit tout naturellement comme « une fille du Midwest » qui a grandi à Lincoln, dans l’État du Nebraska, véritable cœur agricole des États-Unis. Dans les années 1970, elle s’y forme à la microbiologie, avant de découvrir la pathologie végétale. La chercheuse américaine s’en amuse : « J’ai réalisé que je pouvais faire quelque chose d’utile, d’intéressant et d’important, tout en travaillant avec les plantes et en m’amusant avec les microbes. » Après son master, elle part préparer une thèse en pathologie végétale à l’Université du Wisconsin à Madison, l’un des grands pôles historiques de la phytopathologie, sous la direction du professeur Luis Sequeira. Ce dernier joue un rôle décisif en l’ouvrant à « la grande science » et à une certaine idée du mentorat qui ne la quittera jamais : la nécessité de former des étudiantes et étudiants qui surpasseront leurs mentors. Jan Leach se penche alors sur une maladie bactérienne de la pomme de terre et se passionne pour l’application de techniques moléculaires à la résolution de questions scientifiques. Consciente de la nécessité de s’ouvrir à la recherche internationale, elle part faire son postdoctorat en Angleterre, où elle mène pendant trois ans des recherches sur une maladie du houblon pour Guinness.
De la résistance au changement climatique
En 1984, Jan E. Leach est de retour aux États-Unis où elle rejoint la Kansas State University comme professeure assistante. Sa mission : faire progresser les connaissances sur la façon dont les agents pathogènes provoquent des maladies chez les plantes. C’est ainsi qu’elle oriente ses recherches vers la bactériose vasculaire du riz et son agent pathogène, Xanthomonas oryzae. Cette bactérie, à l’origine de pertes de récolte importantes dans de nombreuses régions rizicoles du monde, devient rapidement le fil rouge de sa carrière scientifique. La chercheuse analyse la manière dont la bactérie attaque, comment la plante résiste, mais aussi comment transformer cette connaissance en résistances durables. Une vision pionnière.
Après vingt années passées dans le Kansas, Jan Leach part pour la Colorado State University, où on lui donne carte blanche. Elle choisit d’aborder la phytopathologie sous un angle plus global en tenant compte de nombreux facteurs extérieurs aggravants. « C’est là que se trouve mon cœur : dans l’agriculture et dans la question de savoir comment nous allons nourrir l’humanité », reconnaît-elle. Ses travaux montrent comment, sous l’impact du changement climatique, les pathogènes des plantes se multiplient et se déplacent dans des zones longtemps épargnées, tandis que de nouveaux émergent, menaçant directement la production mondiale de riz. Face à l’urgence, Jan Leach s’appuie sur une vision systémique du problème et formalise le concept de phytobiome : ne plus regarder seulement la plante et la bactérie, mais aussi la température, le sol, le microbiome, les insectes, l’environnement.
Il faut tout un village
Cette manière de penser les interactions ne vaut pas seulement pour les plantes. Elle irrigue aussi sa façon de faire de la recherche. « It takes a village to raise a child », que l’on pourrait traduire par « Il faut tout un village pour élever un enfant », est l’une des expressions préférées de Jan Leach. C’est aussi celle qui résume le mieux sa plus grande force : sa capacité à fédérer. Autour de la chercheuse américaine s’est créé un réseau de chercheurs issus du monde entier. L’Université de Montpellier y occupe une place singulière, presque familiale. Sa marraine d’honoris causa, Valérie Verdier, présidente directrice générale de l’IRD, raconte le rôle décisif qu’a joué Jan Leach dans sa carrière, aussi bien comme conseillère que comme mentor, quand elle doit réorienter ses travaux.
« C’est une équipe qui est actuellement mondialement reconnue et que Jan suit toujours, qu’elle accueille, pour laquelle Jan facilite encore et toujours les contacts, la mise en réseau, tant avec les scientifiques qu’avec les universités américaines, les bailleurs et les centres de recherche internationaux spécialisés dans le riz. » L’équipe en question est celle que Valérie Verdier a montée il y a plus de 20 ans et qui s’est spécialisée dans les bactérioses du riz en Afrique. Actuellement hébergée au sein du Plant health institute (PHIM) de Montpellier, elle compte notamment Lionel Gagnevin, parrain d’honoris causa et ancien étudiant de Jan E. Leach. Admiratif de « la capacité à mettre en action » de cette dernière, le chercheur au Cirad se rappelle avec émotion les années passées à ses côtés à la Kansas State University dans les années 1990 : « C’est là-bas que j’ai tout appris. Et pas seulement la technique. J’ai aussi appris que, quand on travaille sur le riz, on ne travaille pas pour nous mais pour les autres. »
Un engagement chevillé au rire
Son parcours scientifique hors du commun lui a valu les plus hautes reconnaissances : lauréate du prix Louis Malassis de la Fondation Agropolis, membre de la National academy of sciences des États-Unis, fellow de grandes sociétés savantes… Jan E. Leach est une véritable « diplomate scientifique » qui met son sens du consensus, son leadership bienveillant et sa capacité à agir au service de réseaux scientifiques durables. Elle n’a pourtant jamais cessé d’enseigner, ni de soutenir ses collègues avec une générosité sans faille, s’engageant avec conviction pour la promotion des femmes en sciences. « En tant que mentor, tu as façonné la carrière de très nombreuses chercheuses et chercheurs, dont la mienne », insiste Valérie Verdier. Cette dernière ne peut s’empêcher d’ajouter d’un air complice : « Jan est aussi une spécialiste des fous rires ! On rit et on riz avec Jan. »
