Eric Servat : L’eau en partage

Directeur tour à tour, du laboratoire Hydrosciences Montpellier, du Centre international Unesco Icireward et de l’Observatoire de recherche montpelliérain de l’environnement, Eric Servat a redessiné la place de la recherche sur l’eau à Montpellier. En décrochant le label Unesco en 2021, l’hydrologue a en particulier fait de la ville, une capitale de l’eau au niveau international.

Si Montpellier est devenue une capitale de l’eau au niveau international, elle le doit tout particulièrement à Eric Servat. Dans son bureau à Hydropolis – le campus des sciences de l’eau qui a ouvert ses portes en 2022 – le directeur de recherche en hydrologie peut avoir le sentiment de la tâche accomplie. Ce site, qu’il a largement contribué à créer, accueille le laboratoire Hydrosciences, le Centre international Unesco Icireward et l’Observatoire de recherche montpelliérain de l’environnement (Oreme). Trois structures qu’Éric Servat a dirigées. « Montpellier était connue pour l’agronomie, la santé et l’écologie. Aujourd’hui, elle compte aussi l’eau puisque l’UM est devenue la première université sur le sujet en France. Je suis fier d’y avoir largement contribué », dit-il, sans plus de prétention que de connaitre la valeur de son travail.

Le label Unesco qu’il a décroché en 2019 (L’institut montpelliérain de l’eau et de l’environnement devient un centre international Unesco, 21/11/2019) est l’aboutissement d’un long compagnonnage avec l’organisation onusienne qu’il côtoie depuis 30 ans. Cela remonte à la première affectation à l’étranger du jeune hydrologue de l’IRD, alors appelé Orstom, en 1987. De cette période en Côte d’ivoire, où il est resté 11 ans, Eric Servat dit aujourd’hui qu’elle est « la partie la plus productive de sa carrière de chercheur ». Il y mène un projet sur la disponibilité des ressources en eau en Afrique de l’Ouest et démontre alors l’impact d’un évènement climatique, une longue sécheresse au début des années 1970 qui rendit obsolètes de grands ouvrages hydrologiques avant même leur mise en service pour certains.

« La joie du retour des pluies »

Pour l’hydrologue, cette vie africaine ancre aussi son engagement pour l’eau. Il aime raconter qu’il lui vient de son enfance au Sahel au gré des mutations de son père médecin militaire, « de l’odeur de la pluie sur le sol de latérite desséchée et de la joie du retour des pluies ».

Un deuxième chantier vient redoubler son emploi du temps ivoirien : un programme de l’OMS de lutte contre l’onchocercose, une maladie qui rend aveugle, transmise par la mouche simulie. Il travaille sur des modèles de prévision de débit dans les cours d’eau pour accompagner au mieux le dosage des larvicides largués dans les rivières pour casser le cycle biologique de l’insecte. La régression visible de la maladie, permise aussi par le développement de médicaments, est « une des grandes satisfactions de sa carrière », déclare celui qui ajoute d’improbables anecdotes comme un voyage en hélicoptère avec d’anciens pilotes militaires américains revenus du Vietnam et reconvertis à l’aide humanitaire.

Le goût du collectif et des réseaux internationaux l’amène aussi jusqu’à la vice-présidence de l’association internationale des sciences hydrologiques (AISH). La découverte, grâce à des confrères britanniques du programme Unesco Friend water en Afrique australe le pousse à créer son équivalent pour l’Afrique francophone. Alors qu’il doit faire travailler ensemble des hydrologues de toute la région, il se découvre un talent pour l’organisation. Et son engagement convainc puisqu’il prend la direction de l’ensemble du programme mondial Friend water de 2002 à 2006.

« Un bâtisseur »

Après son retour en France au tournant du millénaire, le chercheur enchaine les postes à responsabilités. Celui qui se définit comme « un bâtisseur » se voit confier des missions, qui, mises bout à bout, redessinent la place de la recherche sur l’eau à Montpellier. La première, en 2001, consiste à « reconstruire Hydrosciences ». Quand il rend les clés quatorze ans plus tard, il laisse un laboratoire qui a triplé ses effectifs. « J’ai l’impression d’avoir été un directeur de PME, une expression qui fait bondir certains collègues mais pourtant il s’agit bien de recruter, de chercher des financements, de faire le VRP dans les différentes instances pour défendre son laboratoire ! » Une méthode qui lui permet d’embarquer le collectif dans la dynamique : « j’ai réussi à donner un élan collectif en valorisant les travaux du labo, en déléguant des responsabilités à ceux qui avaient l’envie et les compétences plus que des diplômes et des grades. »

Sa capacité de travail est mise à rude épreuve alors que son PDG lui demande de candidater à la présidence du conseil scientifique de l’IRD. Elu entre 2008 et 2012, il avoue avoir eu besoin de six mois pour reprendre pied. Mais ne regrette pas son engagement, à la fois conscient d’être « un bon soldat » qui apprécie de se voir confier des tâches difficiles et toujours prêt à découvrir de nouveaux pans du monde de la recherche, en l’occurrence la dimension politique des arbitrages d’un conseil scientifique.

Hackathon international

Tant mieux car ses tutelles n’ont pas fini de le solliciter. Lui qui souhaite se consacrer à fédérer l’ensemble des recherches sur l’eau à Montpellier après avoir quitté la direction d’Hydrosciences se voit confier une nouvelle mission : prendre la direction de l’Observatoire des sciences de l’univers (Osu Oreme), créé quelques années plus tôt. Là encore, en pleine fusion des universités, il travaille à réorganiser les services, rendre visible les travaux de l’Observatoire, revoir les statuts… Mais il n’oublie pas son cap de faire de Montpellier une capitale de l’eau et embarque son équipe dans la candidature d’un centre international de l’eau à l’Unesco. Grâce à Muse et au financement d’une Kim (Key initiative Muse) Waters, il arrive à mener à bien ce chantier et à convaincre le gouvernement français et l’Unesco du bien-fondé du projet. Le centre Unesco est opérationnel en 2021 et il en prend la direction.

Aujourd’hui, il ne cache pas sa fierté quant au rayonnement du centre, avec, entre autres, ses partenariats internationaux, ses nombreuses activités à destination du grand public, son soutien à des manifestations culturelles, etc. Sans oublier le désormais emblématique Hackathon international Water4Future qui a réuni, pour l’édition 2026 (Hackathon Water4future : l’eau au futur, 25/03/2026), 800 étudiants de 23 pays sur 3 continents.

Alors qu’il a passé la main en juin 2026, toutefois nommé directeur honoraire du Centre Unesco par son conseil d’administration, et qu’il vient d’être élu à l’Académie des technologies, il n’a pas encore dit son dernier mot : il entend cette fois restructurer le comité français du programme hydrologique intergouvernemental de l’Unesco dont il est le président. Et puisqu’on reconnait les bons directeurs aussi à leur capacité à se réjouir des succès de ceux qui prennent leur suite, il salue le travail « formidable » de ses successeurs à Hydrosciences, à l’Oreme (Agnès Lèbre, l’observatrice à l’observatoire) et au centre Unesco.