Isabelle Olivieri : l’écologue montpelliéraine rejoint les savants de la tour Eiffel

Disparue il y a dix ans, Isabelle Olivieri, chercheuse à l’Isem, est une figure de l’écologie évolutive à Montpellier. Précurseurs, les travaux de son équipe sont poursuivis par les jeunes générations qu’elle a inspirées en défendant, parfois âprement, ses convictions. Elle fera partie des 72 femmes scientifiques dont les noms rejoindront ceux des savants de la tour Eiffel gravés à 65 mètres de haut.

Si Montpellier est aujourd’hui reconnue dans le domaine de l’écologie par la communauté scientifique internationale, elle le doit en partie à Isabelle Olivieri. Disparue en 2016, elle fut une figure phare de l’écologie évolutive, à une époque où articuler génétique et écologie n’allait pas de soi. « En s’intéressant aux phénomènes d’extinction, de colonisation et plus largement de dynamique des populations d’espèces végétales, elle a été une des premières à proposer des modélisations mathématiques des processus démographiques et évolutifs des plantes », raconte Agnès Mignot, vice-présidente chargée de la recherche à l’UM et professeure à l’Institut des sciences de l’évolution (Isem) qui a débuté sa carrière à ses côtés.

D’Isabelle Olivieri, ses collègues disent l’ouverture d’esprit et une vision large des phénomènes biologiques qui lui ont permis de dégager des perspectives nouvelles. Elle a notamment appliqué le concept de métapopulation – qui désigne un ensemble de populations distinctes d’une même espèce, interconnectées entre elles par la dispersion – à de nombreuses questions éclairant l’évolution des espèces. Celle qui a occupé le premier poste de professeur en génétique des populations ouvert à Montpellier en 1993 a vu sa carrière récompensée par la médaille d’argent du CNRS en 2007.

Enjeux de conservation

« Avec une grande liberté, elle était capable de faire le lien entre des concepts théoriques et des enjeux de conservation. Elle ne faisait pas de hiérarchie entre les sujets », décrit Ophélie Ronce, qui a été sa doctorante puis sa collègue à l’Isem. Isabelle Olivieri a ainsi étudié le « suicide évolutif » de la Centaurée de la Clape, une espèce endémique de la région narbonnaise, dont l’aire de répartition est si contrainte qu’elle est menacée d’extinction. La scientifique a initié une recherche phare sur la conservation de cette espèce, qui se poursuit aujourd’hui grâce à des translocations de plantes pour tenter de la sortir de ce piège évolutif (Démographie de la restauration : une comparaison démographique sur 10 ans entre les populations introduites et naturelle de Centaurea corymbosa, une espèce endémique, 2008 in Journal d’écologie appliquée).

L’écologue s’est aussi intéressée aux interactions entre plantes et insectes, notamment la spécialisation du ravageur à sa plante hôte (Différenciation génétique, écologique, comportementale et géographique des populations d’un charançon du chardon : implications pour la spéciation et la lutte biologique, 2008, Evolutionary applications). Une recherche amorcée lors de sa thèse sur les chardons méditerranéens pour laquelle elle travaille à identifier des ravageurs susceptibles de contrôler ces plantes invasives en Australie. Ces travaux lui vaudront son premier poste de chargée de recherche à l’Inra en 1984.

Ses collègues défendent aussi son sens du collectif, sa capacité à rassembler des gens et des idées, tant au niveau national qu’international. Celle qui fait un postdoctorat à l’Université Stanford (Californie) en 1983 gardera une ouverture aux autres pays qui contribuera à l’envergure internationale de la recherche montpelliéraine. Elle sera présidente de la Société européenne de biologie évolutive et vice-présidente de la Société américaine pour l’étude de l’évolution, et fera partie du comité éditorial de nombreux journaux scientifiques.

“Ce que j’admire le plus chez toi, ce sont tes étudiants !”

Son sens du collectif s’étend aussi aux étudiants, à qui elle accorde une place importante dans son équipe. Ilkka Hanski, un écologue finlandais à l’Université d’Helsinki, lui aurait même dit : « Ce que j’admire le plus chez toi, ce sont tes étudiants ! ». Agnès Mignot et Ophélie Ronce se rappellent de son implication dans la formation des étudiantes et des étudiants. « Elle faisait confiance aux jeunes, tout en étant une enseignante exigeante qui leur donnait une matière pas toujours facile à travailler. Mais c’était sa façon de les prendre au sérieux et de les former à la recherche », soutient Ophélie Ronce.

Aujourd’hui, ses travaux sur la centaurée ou les interactions plantes-ravageurs sont poursuivis dans l’équipe. « Par sa personnalité, sa liberté, son humanité et son intelligence, c’était une scientifique inspirante pour les jeunes femmes », disent aujourd’hui ses deux collègues, qui soulignent la présence de nombreuses femmes dans l’équipe, une marque de confiance dans un univers alors très masculin. Elles parlent aussi d’« une grande gueule », qui, si elle n’a pas eu que des adeptes, ne laissait personne indifférent. « Mais ce n’était pas une personne autoritaire ou omnipotente pour autant. Elle n’avait pas une vision individualiste de la recherche », souligne Agnès Mignot, une qualité notable face aux tendances lourdes de performance et de personnalisation de la réussite scientifique.

Son refus de la légion d’honneur en 2009, alors qu’elle s’oppose à la réforme de la politique de la recherche, confirme son indépendance d’esprit. Qu’aurait-elle dit de son nom gravé sur la Tour Eiffel ? Espérons qu’elle aurait apprécié la hauteur de vue.