Kōichi Tanaka, l’erreur qui a changé la chimie

Prix Nobel de chimie 2002, Kōichi Tanaka a été fait docteur honoris causa de l’Université de Montpellier le 9 juillet 2026. L’Université distingue ainsi le parcours de cet ingénieur de Shimadzu, pionnier de la spectrométrie de masse, et les liens scientifiques noués avec la plateforme hospitalo-universitaire de protéomique clinique de Montpellier autour des maladies neurodégénératives.

Ce n’est pas tous les jours que l’Université de Montpellier décerne le titre de docteur honoris causa à un prix Nobel. Ce n’est que la deuxième fois, après le médecin congolais Denis Mukwege en 2021. Et Kōichi Tanaka n’est pas un Nobel comme les autres.

Son parcours déjoue les codes académiques. « À 43 ans, vous êtes devenu l’un des plus jeunes lauréats de cette récompense tout en rentrant dans l’histoire comme le premier récipiendaire du prix Nobel de chimie à ne pas être titulaire d’un master ou d’un doctorat », rappelle Philippe Augé, président de l’Université de Montpellier. Kōichi Tanaka a pourtant changé la science. Et cette singularité y a sans doute contribué.

Un parcours semé d’épreuves

Né en 1959 dans une famille modeste de la préfecture de Toyama, au Japon, Kōichi Tanaka se rêve médecin. Persuadé de ne pas avoir le niveau, il se tourne vers un autre domaine alors en plein essor : l’ingénierie électrique. Une voie qui convient à merveille à cet “otaku” des trains, terme japonais désignant les passionnés aux connaissances particulièrement pointues dans leur domaine. Travailleur acharné, il entre à l’Université de Tohoku, où il étudie l’ingénierie mais aussi la psychologie, la littérature et les langues étrangères. Un burn-out l’oblige pourtant à redoubler sa deuxième année.

« C’est à ce moment-là que ma vie a véritablement commencé : une vie faite d’échecs répétés, encore et encore », raconte-t-il. Il échoue ensuite à intégrer le laboratoire de semi-conducteurs qu’il visait et se tourne vers l’ingénierie des antennes. Titulaire d’un bachelor en génie électrique, il postule auprès d’« un fabricant de matériel électrique connu dans le monde entier ». Nouvel échec. Sur les conseils d’un enseignant, il rejoint finalement Shimadzu, fabricant d’instruments scientifiques et médicaux basé à Kyoto.

L’erreur d’une vie

Tanaka espère y mettre ses compétences en électricité au service d’équipements médicaux et renouer ainsi avec la médecine. Nouvelle déconvenue : au laboratoire de recherche, les rôles sont déjà distribués et on lui confie les expérimentations chimiques. Le voilà embarqué dans une discipline dont il ignore presque tout. « On m’a convaincu en me disant : en chimie, il suffit de faire des expériences ; même un débutant peut s’en charger », se souvient-il.

Comme à chaque changement de cap, Tanaka s’y plonge avec une implication totale et rejoint les recherches de Shimadzu sur la spectrométrie de masse. Cette technologie permet de « peser » une molécule après l’avoir chargée électriquement, mais les méthodes de l’époque fragmentent les grandes molécules biologiques. Tanaka garde en tête un précieux conseil : « Les expériences de chimie ne sont pas qu’une succession d’échecs, ce n’est pas grave d’échouer. »

En février 1985, une erreur de manipulation change le cours de ses recherches. Plutôt que de jeter sa préparation, Tanaka décide de la tester. De cette erreur naît la désorption laser douce (SLD), qui permet l’analyse de protéines intactes par spectrométrie de masse.

La découverte fait son chemin

Un brevet est déposé la même année. Tanaka présente ses résultats lors de conférences internationales, puis les publie avec ses collègues en 1988. Les débuts commerciaux sont plus mitigés : trop en avance sur son temps, le LAMS-50K, premier spectromètre de masse commercial à ionisation laser douce, peine à trouver son marché. En 2024, il sera pourtant distingué par un IEEE Milestone, une reconnaissance internationale décernée aux innovations technologiques ayant marqué l’histoire des sciences et de l’ingénierie.

Tanaka poursuit ses recherches chez Shimadzu, notamment dans sa filiale britannique de 1997 à 2002. Quand on lui annonce qu’il est pressenti pour le Nobel, il croit à une blague. En 2002, il devient colauréat du prix Nobel de chimie avec John B. Fenn et Kurt Wüthrich. Il est récompensé pour ses travaux sur la désorption-ionisation douce appliquée aux macromolécules biologiques. Au Japon, sa réussite n’entame en rien son humilité. En 2003, Tanaka prend la direction d’un laboratoire de recherche en spectrométrie de masse créé à son nom par Shimadzu. Ses travaux le conduiront jusqu’à Montpellier.

L’innovation au service de la médecine

Lorsqu’il rêvait de médecine, Tanaka voulait déjà changer la vie des malades. Cette ambition, Christophe Hirtz la partage. Parrain de son doctorat honoris causa et professeur de biochimie et protéomique clinique à la Faculté d’odontologie de Montpellier, il cofonde en 2010 avec Sylvain Lehmann la plateforme hospitalo-universitaire de protéomique clinique. Installée à l’Institut de recherche en médecine régénératrice et biothérapie (IRMB) de Montpellier, elle utilise notamment la spectrométrie de masse pour identifier des biomarqueurs des maladies neurodégénératives.

En 2015, Shimadzu et la plateforme montpelliéraine nouent un partenariat scientifique qui associe l’expertise instrumentale de l’entreprise aux compétences cliniques de l’équipe. Plusieurs spectromètres de masse sont mis à la disposition de la plateforme. Quatre ans plus tard, les premiers résultats débouchent sur un accord de coopération et plusieurs projets communs. Christophe Hirtz commence alors à travailler avec Kōichi Tanaka, dont il admire l’expertise.

C’est au Japon, en 2019, qu’ils se rencontrent pour la première fois, lors d’un événement scientifique. Christophe Hirtz se souvient : « Je suis allé le saluer : “C’est un honneur de vous rencontrer, professeur Tanaka.” Et il m’a interrompu en me disant avec sérieux : “Je ne suis pas professeur, vous êtes un professeur, moi je suis monsieur Tanaka.” Ce jour-là, il m’a donné une leçon d’humilité. »

L’humilité en partage

Discret, Kōichi Tanaka ne manque pas une occasion de rappeler que son Nobel et ses innovations sont le fruit d’un travail collectif. Dans son discours, il évoque aussi ses échecs et l’influence de la culture traditionnelle et du manga. Pour lui, il n’existe pas de voie toute tracée : la créativité se nourrit de chaque expérience et de « la capacité à communiquer entre disciplines ».

À ses yeux, sa réussite tient au courage, à la persévérance, à la capacité de changer de point de vue et, surtout, à la volonté d’essayer, quitte à se tromper. « Vous tous ici possédez naturellement un potentiel créatif  », insiste-t-il. Peut-être sommes-nous toutes et tous à un échec près d’avoir un jour le prix Nobel.