A la carte des tortues

C’est sur les îles françaises de l’océan Indien que Jérôme Bourjea, chercheur à l’Ifremer, décortique depuis plus de 15 ans le fonctionnent des tortues marines. Migrations des adultes, régimes côtiers des juvéniles, incidences sur leur santé, le biologging perce la carapace de ces animaux bien mystérieux.

Tortues vertes ou tortues imbriquées, les îles françaises de l’océan Indien ont la chance de voir revenir chaque année sur leurs plages ces grandes migratrices. « La Réunion, Mayotte et les Iles Eparses sont des hot spots pour les tortues marines qui viennent se reproduire, avant de repartir s’alimenter ailleurs » explique Jérôme Bourjea, chercheur au laboratoire de biologie marine Marbec. Pour connaître l’adresse de leurs bonnes tables, dès 2010, les scientifiques ont équipé une centaine d’individus de balises Argos, fixées sur leurs carapaces grâce à une résine époxy non chauffante, et les ont filées contre vents et marées pendant près d’un an.

Les tortues se cachent pour manger

« Les résultats étaient impressionnants, se souvient Jérôme Bourjea, nous avons pu les observer se répartir comme un feu d’artifice : Mozambique, Afrique du Sud, Seychelles, Madagascar, Kenya… Elles se déploient dans tout le sud-ouest de l’océan indien ! » Des informations précieuses pour la conservation de ces espèces menacées. « Cela nous permet de mieux gérer le patrimoine des tortues françaises en coopérant avec nos voisins chez qui elles migrent pour manger. »

Forts de ces premiers succès sur les adultes, les chercheurs ont utilisé le biologging pour en apprendre davantage sur les tortues juvéniles qui se fixent sur les côtes pour s’y alimenter pendant les dix premières années de leur vie. « Nous les voyons, mais restent-elles toujours au même endroit ? Tournent-elles autour de l’île ? Se mélangent-elles ? » questionne le biologiste qui, cette fois a eu recours à des balises GPS pour affiner leur géolocalisation à 5 ou 10 mètres près.

Tortue-réalité

Les données recueillies ont révélé différentes stratégies d’alimentation chez les juvéniles, en fonction des îles mais aussi en fonction des individus. « Certaines tortues sont très fidèles et vont utiliser un espace pas plus grand qu’un terrain de foot, sûrement parce qu’elles y trouvent une bonne alimentation explique le chercheur. D’autres sont plus exploratrices et changent de zones au bout de quelques semaines. »

Les indications GPS ont ensuite été croisées avec des cartographies des fonds marins telles que les zones d’herbier, d’algues rouges etc. « C’est intéressant mais le GPS ne nous permet pas de dire si les tortues mangent ou si elles dorment. Nous les avons donc équipées de caméras, mais avec une autonomie de seulement 2h par individu, même si ces données sont plus qualitatives que quantitatives.»

Sentinelles de l’environnement

Les images ont néanmoins apporté de nouvelles informations sur les stratégies alimentaires des tortues mais aussi sur leur comportement social. « On s’est aperçu qu’elles avaient des interactions sociales qu’on pensait jusque-là totalement inexistantes » explique Jérôme Bourjea qui rejoindra dans quelques jours Aldabra, une île vierge seychelloise de l’océan Indien.

Nous voulons maintenant faire le lien entre alimentation et santé des tortues grâce à l’analyse de biomarqueurs, tels que le stress ou les contaminations inorganiques, couplés là encore avec le biologging. « Nous pensons que la tortue est une sentinelle de l’environnement. Si elle est en meilleure santé dans une île lointaine comme Aldabra qu’à la Réunion où la pression anthropique est forte, il faudra agir sur tout l’écosystème pour garantir la sauvegarde de ces espèces. »