Deux millions. C’est le nombre de cas de cancers qui sont provoqués chaque année par… des virus. Et qui pourraient donc être évités en limitant la propagation de ces agents infectieux. Explications avec Samuel Alizon et Ignacio Bravo, chercheurs au laboratoire Maladies infectieuses et vecteurs : écologie, génétique, évolution et contrôle (Mivegec).

Qu’est-ce qui favorise la survenue des cancers ? Si l’on pense spontanément au tabac, à l’alimentation, au soleil, à l’alcool ou encore à l’héritage génétique, on oublie souvent une cause pourtant redoutable : les virus. Des agents cancérigènes silencieux dont il est néanmoins souvent possible de se prémunir.

Le lien entre infections virales et cancer a été mis en évidence dès le 19e siècle. « Dans les années 1840, un médecin italien s’est aperçu que le cancer du col de l’utérus, qui était très prévalent chez les prostituées, était presque inexistant chez les nonnes », explique Ignacio Bravo. Une distribution semblable à celle des infections sexuellement transmissibles qui laisse à penser que ce cancer serait lié à un agent infectieux…

Papillomavirus

Il faudra attendre 1973 pour qu’un virologue allemand, Harald zur Hausen, identifie le virus responsable du cancer du col de l’utérus : le papillomavirus. « Les papillomavirus en réalité, précise Samuel Alizon, car l’on a depuis identifié une vingtaine de souches de human papillomavirus, ou HPV, responsables de l’apparition de cancers du col de l’utérus ».

Des virus transmis lors des rapports sexuels et qui sont très répandus. « On estime que plus de 80 % des adultes seront infectés par des papillomavirus humains oncogènes pendant leur vie sexuelle, précise le spécialiste. Plus de 90 % de ces infections seront anodines, mais malheureusement certaines seront à l’origine de l’apparition de cancers ». Des milliers de nouveaux cas de cancer du col de l’utérus sont ainsi diagnostiqués chaque année, dont 3000 en France.

1 cancer sur 10

Les papillomavirus, qui sont responsables de 100 % des cancers du col de l’utérus, peuvent aussi être à l’origine des cancers de l’anus, de la vulve, du vagin et de la gorge. Et ce ne sont pas les seuls susceptibles de provoquer des cancers : le virus de Espstein-Barr, responsable de la mononucléose, entraîne dans 1 cas sur 10 000 l’apparition d’un lymphome. Les virus de l’hépatite B et de l’hépatite C peuvent provoquer l’apparition de cancers du foie. « Au total les oncovirus sont responsables d’un cancer sur dix dans le monde, détaille Samuel Alizon. Ils représentent un défi majeur en santé publique du fait de leur énorme prévalence ».

Pour apporter une nouvelle lumière sur ces virus, Samuel Alizon et Ignacio Bravo coordonnent des travaux pluri-disciplinaires de collaborateurs internationaux destinés à mieux comprendre les cancers d’origine infectieuse. « Ce sont ceux que nous sommes les plus à même de prévenir car nous pouvons avoir recours aux méthodes classiques de contrôle des maladies infectieuses telles que la vaccination et le dépistage », déclarent les chercheurs.

Enjeu de santé publique

Le vaccin contre le papillomavirus est d’ailleurs disponible en France depuis 2006. « Il existe trois vaccins qui protègent notamment contre les virus HPV16 et HPV18, qui sont les plus oncogènes », précisent les chercheurs. À l’heure actuelle les autorités recommandent de vacciner les jeunes filles avant leurs premiers rapports sexuels. « Pour l’instant la couverture vaccinale reste très faible en France malgré ces recommandations : seules 20 % des adolescentes sont vaccinées », explique Samuel Alizon qui déplore par ailleurs qu’on ne vaccine pas également les jeunes garçons : « D’une part les papillomavirus peuvent également provoquer des cancers et des condylomes chez les hommes, d’autre part ces derniers peuvent être porteurs du virus sans pour autant être malades et le transmettre à leurs partenaires lors de rapports sexuels. »

Un véritable enjeu de santé publique mais aussi un enjeu de recherche. Car si la couverture vaccinale augmentait considérablement, les HPV16 et 18 qui sont visés par le vaccin verraient leur prévalence diminuer fortement et pourraient même être éradiqués. « Le contexte vaccinal exerce une pression de sélection nouvelle sur les HPV et c’est tout l’écosystème des papillomavirus qui est impacté sans que l’on connaisse les éventuelles conséquences de ces bouleversements », expliquent les spécialistes. « Il est donc indispensable de continuer à chercher à mieux connaître ces virus, pour avoir toujours un temps d’avance ».

Du virus au cancer

Comment l’infection par un virus peut-elle provoquer un cancer ? « À l’origine du cancer, il y a toujours une cellule aberrante, soit liée à une cause interne (une mutation transmise dans le patrimoine génétique), soit à une cause externe (des agressions environnementales ou des infections). Ces cellules aberrantes accumulent d’autres mutations, et le cancer s’installe », répond Ignacio Bravo. Les virus peuvent être à l’origine d’infections chroniques qui mettent en branle le système immunitaire. Cette réaction immunitaire s’accompagne parfois d’une réponse inflammatoire importante. « Cette inflammation soutenue est elle-même un facteur de risque de cancer car elle peut entraîner des mutations génétiques à l’origine de la survenue du cancer ».

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