C’est sur les recommandations du professeur montpelliérain Philippe Vande Perre que l’Université de Montpellier a décerné, en octobre dernier, le titre de doctor honoris causa à la pédiatre zambienne Chipepo Kankasa. Unanimement reconnue pour ses recherches sur la transmission mère-enfant du VIH, elle est également initiatrice de l’accès des enfants africains aux traitements antirétroviraux et des stratégies de prévention menées en Zambie pour lutter contre la transmission du VIH par l’allaitement maternel.

Toge groseille et épitoge à 3 rangs sur l’épaule, l’homme qui s’adresse en anglais à l’assistance échange un regard complice avec sa collègue, assise face à lui dans l’amphithéâtre d’anatomie du bâtiment historique de médecine. Il y a 3 ans, Philippe Vande Perre, chercheur et médecin à Montpellier, adressait à l’Université cette demande : « Elle [Chipepo Kankasa] n’a jamais reçu la reconnaissance internationale que sa vie remarquable d’engagement et de combat mérite largement. J’espère que l’Université de Montpellier réparera cette injustice en lui décernant le doctorat honoris causa. » C’est chose faite ou presque en cet après-midi d’octobre qui prolonge les Montpellier Global Days où plus de 2000 chercheurs africains et français viennent de se réunir.

Treize ans de collaborations

L’histoire de Philippe Vande Peer et de Chipepo Kankasa est une histoire telle qu’on aime en entendre dans la science. Celle d’une amitié née sur les bords d’un programme de recherche international. Nous sommes en 2005, Philippe Vande Perre est directeur du service de bactériologie et de virologie au CHU de Montpellier et vient de s’engager dans le consortium PROMISE qui réunit alors des universités européennes et africaines dont celle de Lusaka en Zambie. Objectif du projet ? Mener une recherche très active sur la santé de l’enfant et sur la transmission mère-enfant dans le contexte de l’épidémie de VIH en Afrique. « Il y a 15 ans la situation en Zambie était très difficile avec un taux d’infection chez les adultes en âge de concevoir de 25 % » explique le montpelliérain.

Au sein de ce consortium, il fait la connaissance de Chipepo Kankasa. Elle est alors chef du département de pédiatrie à l’hôpital universitaire de Lusaka et pionnière dans la prise en charge du sida pédiatrique notamment grâce au tout nouveau centre d’excellence qu’elle vient juste de fonder. « En tant que médecin, chercheuse, femme africaine et mère, elle s’est jetée dans la bataille pour la reconnaissance du droit aux soins et à l’accès aux traitements antirétroviraux pour les enfants, à un moment – la fin des années 90 et au début des années 2000 – où le scepticisme quant au bienfondé des programmes d’accès dans un contexte de pauvreté était très largement entretenu » se rappelle Philippe Vande Perre.

Les grands choix de ma vie

Un parcours de médecin, de chercheuse, de femme africaine et de mère qu’elle raconte à coup de slides devant son auditoire montpelliérain. Son enfance dans une famille extrêmement reconnue et respectée pour son combat pacifiste en faveur de l’indépendance de la Zambie. Son mariage à 19 ans, la naissance de son premier fils à 20 ans, puis de deux autres avant son divorce à 26 ans. « Les plus grands choix que j’ai fait dans ma vie ont été de confier mes fils à ma mère pour m’engager dans mes études de médecine et me spécialiser en pédiatrie » raconte-t-elle avec émotion.

Ses études, elle les suivra d’abord en Zambie. Elle se spécialise en pédiatrie à l’université de Leningrad puis suit une spécialisation en infectiologie au Japon. Après un retour d’un an dans son pays natal, elle repart cette fois à Miami pour effectuer un postdoctorat sur le sida pédiatrique. En 1999 elle est de retour dans son pays et débute des travaux qui démontreront « la faisabilité et l’efficacité de la prise en charge de l’infection pédiatrique par le VIH et qui serviront de base à la mise en œuvre dans tout le continent africain de programmes de soins intégrés, selon les recommandations de l’OMS », explique Philippe Vande Perre.

Une carrière au sein de l’épidémie

Trois études extrêmement importantes sur l’allaitement maternel dans le contexte d’une épidémie de sida sortiront de ce consortium et donneront lieu à près d’une vingtaine de publications scientifiques dont l’impact sur les recommandations internationales en matière de prévention et de prise en charge de l’infection par le VIH chez l’enfant n’est plus à démontrer. « Aujourd’hui la Zambie est un des très rares pays africains qui a presque réussi à éliminer la transmission mère-enfant du VIH avec un taux de transmission inférieur à 5 % » précise le médecin.

Dans un contexte où la maladie est encore loin d’être éradiquée, 10 % des adultes en âge de procréer sont encore infectés, la prise en charge des enfants infectés par le VIH a bénéficié du travail immense accompli par le centre d’excellence fondé par Chipepo Kankasa en 2005. « C’est une femme forte et extrêmement déterminée. Pour fonder ce centre qui est un peu l’accomplissement de sa vie et qui, rappelons-le, est unique en Afrique, elle a su frapper aux bonnes portes et convaincre des bailleurs de fonds importants. »

Obsession de la transmission

Ce centre spécialisé dans la prise en charge du sida pédiatrique offre aujourd’hui des soins de qualité aux enfants infectés par le VIH et joue également le rôle de centre de formation à la prise en charge. « Elle a cette obsession de la transmission des compétences et a donc fait monter plein de jeunes collègues qui sont devenus pédiatres et spécialistes des maladies infectieuses pédiatriques. C’est quelque chose de vraiment très beau » observe son collègue français.

Au crépuscule de sa carrière clinique et académique, Chipepo Kankasa, se consacre aujourd’hui à accroître la visibilité de son centre à Lusaka et tente de fédérer recherche clinique et recherche fondamentale au sein d’une même structure hospitalo-universitaire afin d’ouvrir la voie aux jeunes chercheurs et professionnels de santé de son pays. Comme elle le confiait à la caméra de l’UM : « Sky is the limit ».