Entre les extinctions provoquées par les modifications des habitats ou la pollution, et les introductions d’espèces, les activités humaines ont profondément bouleversé la biodiversité en poissons des cours d’eau de toute la planète.

Si les cours d’eau ne représentent que 3 % de la surface du globe, ils abritent pourtant près de 17 000 espèces de poissons. Comment cette faune est-elle impactée par les activités humaines ? Pour le savoir, Sébastien Villéger, chercheur au laboratoire Biodiversité marine, exploitation et conservation (Marbec)* et ses collaborateurs de l’Université de Toulouse ont scruté plus de 2 400 cours d’eau, couvrant près de 80 % des rivières du globe. Objectif : cartographier le nombre d’espèces dans les rivières pour déterminer les changements de biodiversité subis au cours des deux derniers siècles. « L’étude la plus exhaustive jamais menée sur ce sujet », souligne le chercheur.

Des rivières préservées loin de l’homme

Et d’après leurs résultats, qui ont été publiés dans la revue Science, ces changements sont légion. « Plus de 50 % des cours d’eau considérés dans l’étude ont eu leur faune de poissons fortement modifiée par les activités des hommes », explique Sébastien Villéger. Certaines rivières sont-elles épargnées ? « Notre étude montre que seuls 14 % des cours d’eau du globe abritent une biodiversité en poissons peu impactée par les activités humaines. » Ces cours d’eau, qui n’affichent aucun changement local de leur faune, ce sont précisément les rivières situées le plus loin de l’homme, dans les zones où il y a peu d’activité économique : « les zones tropicales comme l’Amazonie, l’Afrique centrale, une partie de l’Asie du sud-est, le nord de l’Australie et quelques cours d’eau à l’extrême nord de l’hémisphère Nord », précise le chercheur.

Partout ailleurs, la faune qui peuplent les rivières n’a plus rien à voir avec ce qu’elle était quelques décennies auparavant. Certaines espèces sont en voie d’extinction, comme l’esturgeon qui a été décimé par la surpêche. D’autres se portent mal, comme la truite, espèce particulièrement sensible qui tolère aussi mal le réchauffement des eaux que la pollution des cours d’eau. D’autres espèces encore sont affectées par la modification de leurs habitats, comme celles qui voient leurs eaux turbulentes se transformer en eaux stagnantes à la faveur de la construction d’un barrage, cédant ainsi la place à d’autres poissons plus adaptés à ce nouveau milieu.

Espèces introduites

Car si certaines espèces sont désormais aux abonnés absents, d’autres ne demandent qu’à prendre leur place. « Un tiers des poissons que l’on retrouve aujourd’hui dans les rivières françaises n’y étaient pas historiquement », précise Sébastien Villéger. Carpe, sandre, gambusie, poisson-chat, perche-soleil, silure, autant de poissons qui font désormais partie intégrante de nos paysages fluviaux mais qui ont tous été introduits par l’humain, volontairement pour la plupart. Une introduction préjudiciable pour les espèces natives qui pâtissent souvent de l’arrivée des nouveaux venus.

Alors pourquoi faire déménager les poissons ? « Les introductions ont commencé dès l’antiquité avec notamment la carpe introduite en Europe par les romains pour l’élevage puis d’autres espèces d’intérêt halieutique ont été introduites surtout après le 18e siècle », détaille le biologiste. Certaines de ces espèces permettent aussi aux amateurs de pêche d’afficher de belles prises, comme le silure ou le blackbass. De nombreuses espèces ont également été introduites par le biais de l’aquariophilie comme le poisson-rouge que certains propriétaires d’aquarium ont relâché dans les rivières. « La gambusie quant à elle a été introduite dans de nombreux pays pour lutter contre la prolifération des moustiques dont elle mange les larves », complète Sébastien Villéger.

Homogénéisation

Mais alors avec tant de nouveau arrivants, la biodiversité de nos rivières n’a-t-elle pas augmenté ? « En effet elle a parfois localement augmenté, mais ce n’est pas forcément une bonne nouvelle… répond Sébastien Villéger. Car cette augmentation de biodiversité s’accompagne d’une uniformisation de nos rivières, qui finissent par toutes se ressembler. Un problème à l’échelle planétaire car la plupart des cours d’eau du globe étant soumis à des pressions humaine similaires, les différences faunistiques, fonctionnelles et phylogénétiques entre cours d’eau soumis à ces mêmes perturbations tendent à se réduire. » Une homogénéisation d’autant plus problématique qu’elle réduit les capacités de réponse des écosystèmes face aux changements globaux. « Ce qui entrainera probablement des pertes locales d’espèces dans le futur », met en garde le spécialiste.

Peut-on limiter ce phénomène ? « On peut prendre des mesures de protection et de restauration des habitats comme on l’a fait pour le saumon, ce qui a permis de sauver les populations. On peut aussi envisager de prendre des mesures plus drastiques pour éviter l’introduction de nouvelles espèces et limiter l’expansion de celles déjà installées », envisage Sébastien Villéger. Aux Etats-Unis, des barrières électriques ont par exemple été déployées dans des canaux afin d’empêcher la carpe argentée d’envahir les grands lacs depuis le bassin du Mississipi. En France à l’heure actuelle seuls la perche-soleil et le poisson-chat sont officiellement considérés comme nuisibles.


*Marbec (UM – CNRS – IRD – Ifremer)