Le score de Jean-Luc Mélenchon le plaçant à la troisième place au premier tour du scrutin présidentiel d’avril 2022 constitue l’aboutissement d’une troisième campagne efficace du leader de la gauche radicale française, bien plus qu’une dynamique de fond datant du lancement de la France Insoumise.

Arthur Groz, Université de Montpellier

Jean-Luc Mélenchon – Livre Paris 2017 – Flickr

Comprendre l’état actuel de cette structure politique implique une évaluation de ses atouts dans la recomposition du paysage politique national, comme des limites rencontrées au cours des six années passées depuis sa fondation.

Au cours des années 2010, les succès électoraux remportés par Syriza en Grèce puis par Podemos en Espagne inspirent un courant réuni autour du Parti de Gauche et de Jean-Luc Mélenchon, partageant le constat d’échec de tentatives de « cartel des gauches » regroupant une coalition de partis.

Le mercredi 10 février 2016, lors d’un passage à la télévision, Jean-Luc Mélenchon crée la surprise en proposant sa candidature pour l’élection présidentielle française de 2017. Seuls quelques proches avaient été mis au courant de ce choix, signant la fin de l’expérience du Front de gauche et le lancement d’un nouveau mouvement, la France Insoumise.

Une structuration inspirée de forces marquantes à gauche

Le succès est immédiat, facilité par une adhésion en ligne minimaliste et gratuite typique des nouvelles formes partisanes apparaissant en Europe : dès le 27 mars 2017, le site de campagne totalise 332123 inscrits. Cette structuration ouvertement inspirée de Podemos tente de concilier la verticalité de la prise de décision et du leadership charismatique d’un parti patrimonialisé avec l’horizontalité de l’engagement par groupes d’appui locaux, caractéristiques des « partis-mouvements » analysés par Rémi Lefebvre.

Le candidat Insoumis obtient finalement 19,58 % des suffrages au premier tour de l’élection présidentielle 2017, talonnant le candidat des Républicains, une percée partiellement confirmée en juin par l’élection de 17 députés. De tels succès initiaux auraient pu donner à la France insoumise le rôle de première force d’opposition qu’elle se proposait d’endosser.

Cinq ans plus tard, le pari initial a laissé place à d’importantes désillusions, sans que celles-ci ne mènent à un effondrement de l’organisation. L’étiquette partisane insoumise a perdu de sa valeur et se fond désormais dans une identité plus large reprenant l’idée de coalition de forces progressistes sous le nom de l’Union populaire.

Cette nouvelle étiquette fat clairement référence à l’Unidad Popular chilienne de Salvador Allende, comme à l’héritage du Programme commun ou, plus récemment, de la coalition grecque Syriza rassemblant partis et associations.

Mais dans ses aspects techniques (hologrammes du candidat, campagnes coordonnées sur les réseaux sociaux) comme dans ses éléments programmatiques, la campagne de 2022 constitue largement une redite de celle de 2017.

La mobilisation des adhérents comme des sympathisants en légère décrue lors des meetings ou des marches (à Marseille comme à Paris) témoigne d’une difficulté à s’inscrire dans le temps long pour la formation. Ce bilan extrêmement mitigé s’explique par des causes conjoncturelles comme par des faiblesses structurelles particulièrement mises en lumière au cours des années écoulées.

Efficacité et échecs d’une stratégie populiste

La stratégie de la FI conçue en 2017 peut être qualifiée de « populiste de gauche » dans la droite ligne des travaux d’Ernesto Laclau et de Chantal Mouffe. Pour ses penseurs, il s’agit de sortir de l’impasse électorale dans laquelle végète la gauche radicale en proposant un programme clair.

Celui-ci est synthétisé autour de thématiques transversales, susceptibles de mobiliser au-delà des rangs de la gauche, en visant particulièrement les classes populaires attirées par l’abstention ou par un vote contestataire à l’extrême droite.

La République, les symboles nationaux, sont investis d’un sens nouveau et entremêlés à ceux hérités des mouvements sociaux contestataires dans le discours produit par le leader. Sur le plan symbolique comme dans les modalités de l’engagement, la rupture est consommée avec les partis de la gauche traditionnelle : la structuration minimale du parti évite la constitution de baronnies locales, et les conventions insoumises viennent simplement sanctionner l’orientation générale définie en amont. Le réseau des cadres du Parti de Gauche vient former l’ossature insoumise sur le terrain.

« marcher sur ses deux jambes » n’empêche pas la crise

Pour maintenir la dynamique entre deux périodes de scrutin propices à la politisation, il s’agit pour la FI de « marcher sur ses deux jambes », en se mobilisant dans les institutions comme dans la rue. De telles séquences ont marqué la gauche radicale sud-européenne : Indignés en Espagne, mouvement d’occupation des places en Grèce en 2011, ou contestation de la « Loi travail » en France en 2016 constituent des tremplins pour le lancement de nouvelles forces partisanes relayant leurs demandes dans les parlements.

Mais loin de renforcer ces mouvements, l’arrivée au pouvoir de Syriza et de Podemos au niveau municipal a eu tendance à accompagner une décrue des mobilisations sociales.

Il en va de même pour la FI qui est traversée par une crise importante entre 2017 et 2019. Une partie des dirigeants originels tels que Thomas Guénolé, Charlotte Girard ou Georges Kuzmanovic la quittent alors, déçus de la faiblesse des dispositifs de démocratie interne ou des changements de ligne.

Avec 11,03 % au premier tour des élections législatives de 2017, puis 4,86 % au second tour, 6,31 % aux élections européennes de 2019 (pour 6 sièges obtenus), ainsi que des résultats décevants des « listes citoyennes » soutenues lors des élections municipales de 2020, les scores des insoumis sont en nette décrue.

Le décalage entre les aspirations populaires émergentes et des propositions politiques tournées vers les jeunes urbains diplômés est particulièrement criante en 2019. Malgré une convergence possible dans les revendications, le mouvement des Gilets jaunes ne profite ainsi nullement à la FI, dont les militants s’investissent pourtant rapidement.

L’échec est réel : la FI ne parvient pas lors du quinquennat à générer autour d’elle une coalition populaire rassemblant les déçus de la politique institutionnelle tout en portant la voix des mobilisations émergentes, selon la fonction tribunitienne chère au politiste Georges Lavau.

Les militants de base peinent à trouver leur place dans une organisation leur laissant certes une grande autonomie mais dirigée de manière extrêmement verticale. Les projets d’implantation d’un discours contre-hégémonique passant par des relais tels que Le Média ou par le ralliement de figures comme le député François Ruffin peinent à porter leurs fruits dans la « guerre de position » culturelle tirée de la pensée d’Antonio Gramsci. Pour autant, le leadership pris sur le reste de la gauche française lors du scrutin présidentiel précédent est maintenu.

Un tournant à gauche à l’occasion du scrutin 2022 ?

Les interminables déboires des socialistes et écologistes dont les forces vives ont été largement vampirisées par la dynamique d’Emmanuel Macron font écho à la faiblesse persistante d’une extrême gauche atone. Un espace politique reste donc ouvert pour la FI, qui se repositionne progressivement à gauche.

Faut-il en conclure que le parti opère une rupture avec la stratégie populiste, prévoyant au contraire un dépassement du clivage droite-gauche au profit de nouveaux clivages sociaux ? Il s’agit plus simplement d’un choix d’opportunité au regard de la faiblesse des gauches parlementaires, couplée à l’attrait croissant de nouveaux acteurs. Des questions telles que l’écologie, le féminisme, l’antiracisme ou la lutte contre l’autoritarisme sont investies à fond par Jean-Luc Mélenchon et ses soutiens. Au risque d’importer également au sein de la structure un ensemble de clivages propres à ces mouvements, particulièrement marqués à gauche.

La visibilité médiatique de ces sujets et la surreprésentation d’une population jeune et qualifiée pourraient cependant avoir pour conséquence de couper les Insoumis d’une partie des classes populaires sensible aux thématiques de justice sociale mais méfiante vis-à-vis de l’étiquette de gauche.

Ces « fâchés pas fachos » apparus sur la scène politique durant le mouvement des Gilets jaunes constituent la partie visible d’une mosaïque d’abstentionnistes et d’électeurs lepénistes que la FI se proposait de séduire. Rompre avec ce projet initial, sans pour autant parvenir à toucher un électorat social-démocrate gardant une image exécrable de Jean‑Luc Mélenchon, pourrait hypothéquer les perspectives d’accession au pouvoir de la gauche radicale lors de prochains scrutins, notamment depuis que le candidat Insoumis n’est pas parvenu à se hisser au second tour de la présidentielle 2022. Pour le dirigeant insoumis, le scrutin de 2022 représentait une dernière campagne avant de passer la main.

Faire perdurer une dynamique partisane après son départ constituera un défi de taille, tant la FI comme l’Union populaire constituent des initiatives fortement personnalisées autour de sa personne. L’émergence d’un ou d’une figure parvenant à le remplacer en maintenant sa cohérence programmatique pourrait cependant permettre à ce camp politique de percer un plafond de verre électoral largement dû à la personnalité clivante de Jean-Luc Mélenchon.The Conversation

Arthur Groz, Chercheur associé, Université de Montpellier

Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons. Lire l’article original.