Une eau de bonne qualité en quantité suffisante, cela ne coule pas de source. C’est même un enjeu crucial pour les villes d’Afrique qui voient leur population croître de jour en jour, mais qui manquent d’infrastructures de distribution et d’assainissement d’eau pour accompagner cette explosion démographique.

Point d’accès collectif d’eau portable à Dakar © IRD – Yacine Ndiaye

Sur la planète bleue, plus de 2 milliards d’habitants n’ont pas accès à une eau de bonne qualité. La majorité d’entre eux vivent en Afrique, un continent de contrastes, où l’eau est surabondante par endroits, et dramatiquement manquante par ailleurs. « Toute la bande sub-saharienne souffre d’un déficit de ressource qui va en s’aggravant, alerte Eric Servat. Les nappes phréatiques y présentent des niveaux très bas, et certains cours d’eau sont complètement taris », explique le directeur du Centre international UNESCO dédié à l’eau, ICIREWARD. Une situation critique aggravée par le réchauffement climatique qui s’accompagne d’une raréfaction des précipitations.

Réfugiés climatiques

Si l’accès à l’eau est un problème global, c’est un enjeu particulier dans les villes, « enjeu qu’on ne mesure pas encore pleinement, précise Eric Servat. Car des milliers de personnes quittent chaque jour leur vie dans des zones de campagne devenues inhabitables, que ce soit à cause des changements climatiques ou d’autres causes comme le terrorisme par exemple ». Autant de réfugiés climatiques qui viennent s’installer en ville. Conséquence : la démographie urbaine explose et les mégapoles de plus de 10 millions d’habitants se multiplient.

Si l’urbanisation représente une trajectoire globale – on estime que d’ici 2050 près de 70 % de la population mondiale vivra en ville – ce phénomène soulève des problèmes spécifiques à l’Afrique. Les néo-urbains y subissent en effet une double peine : « ils ont tout abandonné pour arriver dans ces grandes villes dont ils ne maîtrisent pas les codes, où ils s’entassent dans des habitats précaires souvent sans accès à une eau de qualité ». La cause ? « Ces villes manquent cruellement d’infrastructures, en particulier de réseaux de distribution d’eau potable et de réseaux d’assainissement » explique Eric Servat.

Vecteur de maladies

Un véritable problème de santé publique, car si l’eau est source de vie, elle est aussi un formidable vecteur de maladies. « En l’absence de système d’assainissement, l’eau polluée s’infiltre dans les sols. Elle va alors directement polluer les nappes phréatiques et contaminer une ressource déjà rare par endroits », explique Eric Servat. « En moyenne, chaque jour dans le monde, 1400 enfants de moins de 5 ans meurent de maladies diarrhéiques souvent causées par de l’eau impropre à la consommation », déplore l’hydrologue.

Alors comment fournir de l’eau de qualité en quantité suffisante ? S’il existe des systèmes de filtration à travers des membranes ou de dessalement de l’eau de mer pour produire de l’eau potable, ils sont « très loin de pouvoir répondre à la totalité de la demande. Potabiliser et distribuer l’eau en quantité suffisante nécessite la mise en place d’infrastructures lourdes, pour pomper l’eau dans les nappes phréatiques ou aller la chercher dans des lacs parfois situés très loin. »

Déficit d’investissement

Des infrastructures qui sont justement un point névralgique dans la stratégie d’accès à l’eau. « Dans un contexte de manque de moyens, l’eau est trop souvent considérée comme un parent pauvre dans les politiques mises en place dans les pays africains », constate Eric Servat. Conséquence : un gros déficit d’investissement dans ce domaine et un manque criant d’infrastructures qui rendent la situation des populations très précaire.

Ce constat, Kōichirō Matsuura, l’avait déjà posé il y a des années : « En dépit de l’importance de l’eau au regard de tous les aspects de la vie humaine, le secteur est affecté par un manque chronique de soutien politique, par une gouvernance inadaptée et par un important sous-investissement », observait alors l’ancien directeur-général de l’UNESCO. « Kōichirō Matsuura a également souligné l’urgence d’un plan d’action si l’on souhaite éviter une crise mondiale de l’eau, complète Eric Servat. Des paroles prononcées au début de ce siècle mais qui restent d’une grande actualité » !

Des « corvées d’eau » qui pèsent sur les filles

Marcher des heures durant pour aller chercher de l’eau potable. Marcher toujours plus loin en quête de cet or bleu toujours plus rare. C’est le quotidien de millions de petites filles en Afrique qui assurent l’approvisionnement en eau du foyer. Autant d’heures passées loin de l’école, comme l’a souligné Audrey Azoulay, directrice générale de l’UNESCO, à l’occasion de la Journée mondiale de l’eau le 22 mars 2020 : « l’implication des femmes et des filles dans les « corvées d’eau » représente des centaines de millions d’heures pendant lesquelles elles ne vont pas à l’école et n’ont pas de possibilité d’accès à une éducation susceptible de les émanciper et d’en faire des citoyennes responsables et libres de leurs choix ».

« Cette place des femmes vis-à-vis de l’eau a un réel impact sur la société, notamment en termes de démocratie », complète Eric Servat. Le directeur du Centre international UNESCO dédié à l’eau a donc décidé de s’impliquer dans ce combat. « Nous avons contacté deux Chaires UNESCO qui travaillent sur la question de l’eau et du genre au Togo et en Côte d’Ivoire et qui œuvrent depuis 15 ans sur le terrain », détaille le chercheur qui souhaite mettre en place des partenariats avec ces Chaires qui seront présentes dans le cadre du Nouveau Sommet Afrique-France en octobre 2021 à Montpellier. Un combat qui passe aussi par la formation : « la communauté scientifique du Nord peut notamment contribuer à la formation d’étudiantes dans le domaine de l’eau ».