À l’école, le corps impensé

La place du corps à l’école, en mouvement ou immobile, est un véritable enjeu pour les chercheurs en sciences de l’éducation. Quelle place pour l’éducation physique et sportive dans les programmes scolaires ? Et au-delà, comment considérer le corps dans une approche intégrale de l’éducation ? Fabien Groeninger, chercheur au Laboratoire interdisciplinaire de recherche en didactique, éducation et formation1, prend ces questions à bras le corps.

« Vive l’EPS ! ». C’est le tweet publié le 7 aout 2021 par le ministre de ive l’EPS ! l’Éducation nationale, de la jeunesse et des sports pour féliciter les sportifs médaillés au JO de Tokyo. « Le succès de nos équipes illustre la qualité de l’enseignement de ces sports à l’école » complète Jean-Michel Blanquer à destination des basketteurs, handballeurs et volleyeurs tout juste titrés.

La réussite de ces athlètes est-elle vraiment attribuable à ces fameux cours d’éducation physique et sportive dispensés au collège et au lycée ? Ce n’est en tout cas pas toujours l’avis de ces champions qui se sont empressés de le partager. « Ce ne sont pas les deux minuscules heures d’EPS par semaine dans mon emploi du temps de collégien qui m’ont insufflé l’envie de jouer au basket », a réagi le basketteur Evan Fourrier dans une tribune publiée ensuite sur le Huffington Post.

Des heures immobiles

Ces deux minuscules heures pour les élèves du lycée, c’est même « un volume horaire en régression dans le secondaire », ajoute Fabien Groeninger, chercheur et maître de conférences à la Faculté d’éducation de l’Université de Montpellier. Et pour les plus petits ce sont 30 minutes de sport par jour qui sont en vigueur depuis fin 2020 et l’après Covid. Une injonction jugée paradoxale par Fabien Groeninger, « car elle signifie que certains enfants pouvaient rester sans bouger plusieurs heures par jour », estime le spécialiste de l’histoire du corps à l’école qui s’inquiète de ces heures immobiles.

Rester sans bouger à l’école, c’est justement une des contraintes sociales propre au système scolaire pointée du doigt par le chercheur. « C’est un corps obéissant, domestiqué, et normalisé que l’école française a modelé à travers la forme de la salle de classe où les enfants sont assis toute la journée », précise Fabien Groeninger.

Des journées où le sport peine encore à se faire une place alors même que l’éducation physique est intégrée à l’école de longue date, sous une forme très différente des pratiques actuelles. « La Troisième République lui a assigné des finalités civiques, patriotiques, hygiénistes et économiques », souligne le chercheur. De la gymnastique et du tir pour les garçons dans le but de former des combattants, et de la « balle au panier » pour les filles, une activité supposée « fortifier les ventres et préparer la maternité ».

Réaffirmer sa légitimité

La dimension sportive, elle, n’est prise en compte que beaucoup plus tardivement et il faut attendre 1962 pour que la naissance de la discipline soit officialisée, tout en peinant à s’imposer. D’ailleurs les enseignants d’EPS qui dépendaient d’abord du ministère de la Jeunesse et des sports n’ont été intégrés à l’Éducation nationale qu’en 1981.

« L’éducation physique et sportive reste une matière qui doit constamment réaffirmer sa légitimité face aux disciplines dites intellectuelles et les enseignants souffrent parfois d’une forme de condescendance inconsciente de la part du reste du corps enseignant, se trouvant trop souvent réduits au rôle d’animateur scolaire. » Et au jeu de la répartition des heures d’enseignement, c’est bien souvent qu’on déshabille le prof d’EPS pour rhabiller le prof de maths ou d’histoire-géographie… Pour le chercheur, cette structuration par discipline « où chaque matière tire la couverture à soi » limite une vision d’ensemble à l’origine de clivages dont l’EPS est une des premières victimes.

Éducation intégrale

D’ailleurs au-delà de la dimension sportive, c’est aussi toute la question du rôle du corps dans les apprentissages qui reste posée. « Le dualisme corps-esprit marque l’école française à travers la dichotomie entre les apprentissages cognitifs et les apprentissages corporels, manuels et émotionnels. Cette hiérarchisation du corps et de l’esprit traduit une méconnaissance des mécanismes d’apprentissage, de motivation et d’intérêt des enfants », détaille Fabien Groeninger qui déplore un corps impensé à l’école.

Les travaux menés en sciences de l’éducation ont pourtant démontré l’importance de la prise en compte du corps dans le bien-être à l’école mais aussi pour la motivation. Des mécanismes qui ont aussi été mis en lumière par la psychologie de l’enfant et auxquels fait appel la pédagogie d’éducation nouvelle depuis la fin du 19e siècle avec le concept d’éducation intégrale dans laquelle « on prend en compte les différentes facettes de l’être humain sans cloisonner le développement cognitif, corporel et psychologique », précise le chercheur.

Si de nombreuses initiatives en ce sens commencent à voir le jour, elles dépendent encore trop souvent du bon vouloir des enseignants, alors même qu’en Finlande par exemple on observe des projets d’envergure qui visent à intégrer l’activité physique dans l’organisation de la journée scolaire sans la cantonner à une activité. Le projet scolaire Finnish Schools on the Move propose notamment des récréations programmées régulièrement pour que les enfants ne restent pas plus de deux heures assis, tandis que des exercices de relaxation préparent les élèves à se concentrer pour l’ensemble des activités scolaires. Plus de 90 % des écoles finlandaises y participent sur la base du volontariat.Une initiative inspirante à l’approche des Jeux olympiques de Paris 2024 qui ne vont pas manquer de remettre la question du sport sur le devant de la scène. « Le corps ne peut être réduit à des éléments de programme : c’est une part inhérente de toute réflexion d’ensemble sur notre éducation », conclut Fabien Groeninger.

A lire :

A écouter :

  • Le podcast de l’émission A l’UM la science avec Sylvain Wagnon qui interroge la place du corps à l’école.

Retrouvez les podcasts de l’UM désormais disponibles sur votre plateforme favorite (Spotify, Deezer, Apple podcasts, Amazon Music…).

  1. Lirdef (UM, UPVM)
    ↩︎