Changements climatiques, instabilité politique et croissance démographique… En Afrique, peut-être plus qu’ailleurs, la question de la sécurité alimentaire reste un défi. Quels en sont les enjeux ? Quels leviers peuvent être actionnés ? Explications avec Patrick Caron, chercheur au laboratoire ART-Dev et ancien président du groupe d’experts de haut niveau (HLPE) du Comité des Nations Unies sur la sécurité alimentaire mondiale.

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Pour bien comprendre ce dont il est question ici, pouvez-vous nous dire ce qu’on entend par sécurité alimentaire ?
Les principales définitions qui font référence sont celles de 1974 et 1996, élaborées lors des deux premiers sommets mondiaux de l’alimentation. On peut reprendre la dernière qui précise que « la sécurité alimentaire est assurée quand toutes les personnes, en tout temps, ont économiquement, socialement et physiquement accès à une alimentation suffisante, sûre et nutritive qui satisfait leurs besoins nutritionnels et leurs préférences alimentaires pour leur permettre de mener une vie active et saine ».

En Afrique, quels sont les grands défis à relever concernant la sécurité alimentaire ?
Commençons par dire qu’il n’y a pas une Afrique et qu’il faut donc nuancer tout ce que l’on pourra dire. Ceci étant, une des spécificités de ce continent est sa croissance démographique (Ined). L’augmentation à venir de 1 à 2 milliards de la population mondiale concerne surtout les pays africains alors que le disponible alimentaire, qu’il s’agisse de calories ou de protéines, y est plus faible que sur les autres continents. 800 millions de personnes dans le monde, dont une grande partie en Afrique, ont faim (rapport FAO) et ce chiffre pourrait empirer compte-tenu de la démographie, de l’urbanisation rapide, et d’un contexte de crise climatique et sanitaire. Ce sont aussi les carences en micro-nutriments et la diffusion très rapide des problèmes liés à l’obésité qui font de l’alimentation le problème numéro 1 de santé publique. C’est l’ensemble des systèmes alimentaires qu’il faut repenser.

Par « systèmes alimentaires », qu’est-ce que vous désignez ?
C’est la manière dont nous nous organisons pour produire et consommer nos aliments. Ces systèmes sont au coeur des transitions à venir. Ils marquent de leur empreinte l’environnement à l’échelle locale comme planétaire. L’agriculture représente un tiers des emplois mondiaux (données Banque mondiale). La population africaine est essentiellement rurale et les conditions ne sont pas réunies pour créer des emplois hors du secteur agricole comme cela a été historiquement le cas sur les autres continents. Dans le même temps, l’essor incroyable des villes et des grandes métropoles pose, de manière plus criante qu’ailleurs, la très épineuse question de l’approvisionnement urbain.

Avec quelles répercussions sur l’environnement ?
De grandes régions sont encore très peu occupées, notamment en Afrique centrale. Comment le modèle de développement va-t-il s’opérer et quelles en seront les conséquences, locales comme globales ? Va-t-on déforester comme on l’a fait en Amazonie ou dans le sud-est asiatique ? Avec quelles conséquences sur les biens publics environnementaux mondiaux ?

Sur la biodiversité, le climat, la désertification, le renouvellement des capacités productives ? Sur notre santé ? On sait aussi, comme on l’a vu dans le cas d’Ebola, que la modification des environnements et des écosystèmes liés à la production peut être à l’origine de maladies émergentes.

L’Afrique est également traversée par de nombreux conflits, comment l’instabilité politique peut-elle impacter la sécurité alimentaire ?
Les tensions et les conflits qui traversent l’Afrique affectent doublement les questions agricoles et alimentaires. D’une part en contraignant l’accès à l’alimentation des populations vulnérables, de l’autre en mettent à mal les capacités productives elles-mêmes. Le rôle du secteur agricole est donc majeur pour garantir des dynamiques de développement territorial et éviter l’exacerbation des conflits, dans les régions sahéliennes par exemple.

On évoque souvent le rôle de l’économie informelle en Afrique. Quelle influence a-telle sur les systèmes d’échanges et de production ?
C’est une des autres particularités de l’Afrique en effet : la coexistence, surtout dans le domaine agro-alimentaire, des secteurs informels et formels qui se traduisent parfois par une dichotomie très forte. Dans certains pays comme l’Afrique du Sud par exemple, on observe d’un côté de grandes exploitations agricoles qui alimentent des marchés très structurés via la grande distribution. De l’autre, des petits producteurs qui vivent d’autoconsommation, de la vente de quelques surplus et d’emplois qui ne sont pas uniquement agricoles. L’économie informelle joue un rôle essentiel, au-delà du secteur agricole : ventes de rue, marchés, échanges… Elle fait vivre de nombreuses familles et facilite également l’accès à l’aliment pour de nombreuses personnes.

C’est un frein pour les économies locales ?
Cette informalité n’est pas juste une échappatoire à la fiscalité ou au contrôle sanitaire, ce sont des  constructions sociales qui, en temps de crise, contribuent à la résilience de ces sociétés. Ce n’est donc pas forcément un problème à résoudre. Globalement, l’Afrique foisonne d’innovations, d’ingéniosité, il y a une transformation permanente des styles alimentaires et une capacité créative qui est phénoménale. Autant d’atouts à valoriser !

En termes de résilience justement, quelles leçons l’Occident peut-elle apprendre de l’Afrique ?
On peut dire que l’Occident a beaucoup à apprendre de l’Afrique, notamment sur le rôle de l’informel, de l’adaptation, de l’innovation et de la proximité. Dans le même temps, les immenses et difficiles transitions que vont devoir opérer les pays africains amènent à suivre des trajectoires spécifiques, différentes de celles adoptées par les pays de l’OCDE. Ils ont les ressources intellectuelles, matérielles et créatives pour le faire et je pense que nos amis africains peuvent y écrire l’avenir du monde.


*Acteurs, Ressources et Territoires dans le DEVeloppement (ART-Dev)
– (Cirad – CNRS – UPVM – UPVD – UM)