Contribuer à optimiser le système de santé d’un pays en pleine transition épidémiologique, c’est l’objectif des travaux menés par l’économiste montpelliéraine Marlène Guillon qui a fait de la Mongolie son lointain terrain de recherche.

C’est un territoire grand comme trois fois la France, peuplé de seulement 3 millions d’habitants, dont la moitié vit dans la capitale, Oulan-Bator. Avec à peine 2 habitants au kilomètre carré, ce pays affiche la densité de population la plus faible au monde. Bienvenue en Mongolie, entre montagnes, steppes et déserts, où près d’un habitant sur trois est nomade ou semi-nomade.

Ces steppes, Marlène Guillon a eu la chance de les arpenter à plusieurs reprises. La chercheuse du laboratoire Montpellier recherche en économie (MRE) y mène en effet depuis 2018 un projet portant sur l’efficience des centres de santé en zone rurale. « On les appelle des Soum health centers, ce sont des centres de soins primaires dispersés sur ce vaste territoire, de sorte que les habitants des zones rurales puissent tous avoir un accès aux soins ». Visite curative, prévention, accouchement, vaccination, dépistage, voire même hospitalisation légère ou petite chirurgie, ces Soum health centers sont des petites structures qui disposent en moyenne de moins de 3 médecins, 6 infirmières ou infirmiers, des sages-femmes et du personnel paramédical pour environ une dizaine de lits d’hospitalisation.

Un pays en transition épidémiologique

Mais comment notre économiste est-elle arrivée dans ce pays si lointain ? « Mon superviseur de post-doc travaillait depuis longtemps avec la Mongolie, mais plutôt sur des thématiques de stabilité macroéconomique, explique Marlène Guillon. Mais au vu du contexte dans le pays, il nous a semblé intéressant de nous pencher spécifiquement sur l’allocation des ressources en santé ». Le contexte ? Une situation budgétaire clairement défavorable à l’augmentation des dépenses publiques de santé en dépit de la volonté du gouvernement d’approfondir la couverture de santé universelle. « Les dépenses de santé par habitant y sont 10 fois inférieures à la France sans qu’une hausse du budget alloué à la santé soit possible dans les années à venir, dans ces circonstances, améliorer l’efficience du système de santé devient une priorité de premier rang », souligne la spécialiste.

Une réelle nécessité dans un pays qui présente encore une mortalité maternelle et infantile élevée, « et qui fait face en parallèle à une forte progression des maladies chroniques comme le diabète et les maladies cardiovasculaires », précise Marlène Guillon. Dans ce contexte de « transition épidémiologique », chaque tugrik investi dans le système de santé se doit d’être bien employé. C’est la mission que nos chercheurs se sont fixés en se penchant sur l’efficience des Soum health centers. « Nous cherchons à évaluer si ces centres pourraient proposer des soins aussi efficaces qu’actuellement, mais avec moins de moyens, c’est ce qu’on appelle l’efficience », détaille la chercheuse.

Pour mesurer cette efficience, les chercheurs ont analysé des données issues de 260 Soum health centers du pays en 2017 et 2018. Ils se sont notamment penchés sur ce que les économistes appellent les « inputs » et les « outputs ». « Les inputs, ce sont l’ensemble des ressources investies dans le centre comme le personnel ou le matériel. Les outputs, ce sont l’ensemble des soins dispensés aux patients », décrypte Marlène Guillon. Des données que l’économiste est allée récolter sur le terrain auprès du Ministère de la santé mongol, pour revenir les traiter dans son laboratoire montpelliérain. « Nous avons également formé des médecins ou des acteurs de la santé publique sur place à réaliser ces analyses d’efficience », raconte la chercheuse.

Faciliter l’accès aux soins

Ces mesures permettent notamment d’identifier les centres qui ne fonctionnent pas très bien. « Nous avons par exemple constaté que les Soum health centers des régions les plus pauvres étaient les moins efficients, car malgré la gratuité des soins il y a toujours un reste à charge pour le patient qui doit payer les médicaments par exemple ». La chercheuse témoigne également de la difficulté d’accès aux soins pour les éleveurs nomades de ces régions : « si un éleveur doit aller se faire soigner dans un centre qui peut être à une journée de marche, il doit abandonner son troupeau plusieurs jours, et nombreux ne peuvent pas se le permettre », déplore-t-elle.

C’est là un des enjeux majeurs de ces études d’efficience : parvenir à optimiser globalement le système de santé, afin que tous en bénéficient au mieux. « Si on s’aperçoit qu’un Soum health center pourrait dispenser les mêmes soins, avec la même qualité mais avec moins de moyens, on peut faire des économies sur son fonctionnement, souligne Marlène Guillon. Autant d’argent qu’on pourrait réinvestir ailleurs dans le système de santé, par exemple en prenant en charge le transport pour ces éleveurs qui habitent trop loin ou en compensant leurs pertes de revenu liées au temps passé loin de leurs troupeaux ». Ou également en prenant en charge le coût des médicaments lorsqu’il est trop élevé.

Minimiser le gâchis de ressources

« L’idée n’est pas du tout de diminuer les dépenses de santé au risque de diminuer la qualité des soins », rassure l’économiste. Bien au contraire : « le but de nos recherches est de proposer un système plus adapté à la réalité du terrain. En minimisant au maximum le gâchis de ressources, on peut réallouer ce budget à d’autres projets de santé ».

Une démarche que la chercheuse souhaite étendre également aux centres de santé situés en zone urbaine. « On les appelle des Family health centers, ce sont des centres de soins privés sous contrat du Ministère de la santé ». Ce nouveau projet, financé par la Banque Asiatique de Développement, a vu son lancement repoussé pour cause de pandémie. « Je n’ai pas pu mettre les pieds en Mongolie depuis le mois de février 2020 », regrette Marlène Guillon qui ne cache pas sa hâte d’y retourner et espère que le vaccin lui rouvrira les frontières du pays. « Peut-être en juillet ou en août »…