Mais que se passe-t-il en Afrique ? C’est pour répondre à cette question qu’un test sérologique adapté au contexte africain est en cours de déploiement dans six pays. Objectif : mieux connaître la diffusion du virus sur un continent apparemment moins touché que l’Occident par la mortalité liée au coronavirus et limiter ainsi les effets délétères d’une riposte mal adaptée.

Fresques murales de prévention de la Covid-19 © IRD – Bernard Taverne

En Afrique l’épidémie de Covid-19 a débuté deux ou trois semaines après celle qui a frappé l’Europe. « Nous pouvions craindre le pire, pourtant, à l’exception de quelques pays comme l’Afrique du Sud, nous n’avons pas vu le tsunami d’hospitalisations graves et de formes mortelles observées en Occident » rapporte Eric Delaporte, chercheur au laboratoire TransVIHMI* et médecin spécialiste des maladies infectieuses au CHU de Montpellier. Comment expliquer cette différence ? C’est tout l’enjeu du projet ARIACOV mené par TransVIHMI et piloté par ce médecin habitué au terrain africain où il a notamment suivi les épidémies de Sida et d’Ebola.

Tester les coronavirus en général

Beaucoup de facteurs peuvent venir expliquer cette moindre mortalité liée à la Covid en Afrique, au premier rang desquels la démographie et la jeunesse d’une population forcément moins concernée par les formes graves de la maladie. D’autres facteurs, notamment environnementaux, peuvent intervenir mais, comme le souligne Eric Delaporte, « en raison d’une faible capacité de diagnostic dans ces pays, la première question est de savoir si oui ou non le virus diffuse et quelle est l’importance de cette diffusion dans la population afin d’évaluer la dynamique de l’épidémie », explique le coordinateur de la Task Force COVID Sud (ANRS, REACTing/Inserm,IRD).

Pour répondre à cette première interrogation une grande enquête épidémiologique a donc été lancée dans les six pays partenaires à savoir : le Sénégal, le Ghana, la Guinée, le Cameroun, le Bénin et la République démocratique du Congo. Pour effectuer ces campagnes de dépistage, un test sérologique spécifiquement adapté au contexte africain a été mis au point. Sa particularité ? Il contient les marqueurs de différents coronavirus et pas seulement celui du SARS-CoV-2. « L’objectif est de pouvoir différencier les personnes ayant été atteintes par le SRAS ou le MERS mais également d’ajouter les marqueurs des coronavirus hivernaux et des coronavirus présents dans la faune africaine [lire l’article « La chauve-souris sous les radars »] » détaille le chercheur.

Pourquoi rechercher la présence d’une contamination par des coronavirus, certes présents dans la faune mais n’ayant jamais déclenché de maladie chez l’homme ? « Parce que l’homme peut tout à fait avoir rencontré ces coronavirus sans avoir développé de maladie ou de symptômes mais en ayant développé des anticorps ». Cette rencontre pourrait être à l’origine d’un phénomène d’immunité croisée et expliquer ainsi la faible diffusion du virus grâce à une sorte de semi-protection. « Ce n’est qu’une hypothèse mais elle doit être étudiée » affirme Eric Delaporte.

Adapter la réponse à l’épidémie réelle

Plusieurs enquêtes seront menées dans les différents pays, auprès d’un échantillon minimum de 1 500 personnes pour chacune d’elles et renouvelées si possible tous les deux mois afin d’évaluer la dynamique de l’épidémie. Une évaluation indispensable que le projet associe à un volet portant sur l’analyse sociologique de l’impact de l’épidémie et du confinement sur les systèmes de santé et sur les sociétés en général. Car en Afrique, plus encore qu’en Occident, les effets secondaires de ces mesures de protection peuvent se révéler plus graves que le virus lui-même.

« Aujourd’hui en Afrique on vaccine moins, l’accès aux traitements antirétroviraux ou antituberculeux est plus compliqué » explique Eric Delaporte. En cause, la peur d’être contaminé en se rendant dans les centres de santé mais également la fermeture des frontières et les restrictions aériennes liées au confinement. « La plupart des médicaments sont des génériques fabriqués en Inde. On peut craindre des ruptures de stock et l’OMS a estimé qu’une rupture d’accès aux antirétroviraux de plus de six mois occasionnerait plusieurs centaines de milliers de morts du Sida en plus » prévient le médecin. Sans parler des conséquences d’un confinement sur l’accès à la nourriture dans des pays où une part non négligeable de la population vit au jour le jour.

Des écueils auxquels se heurtent déjà les scientifiques de TransVIHMI pour envoyer en Afrique les réactifs nécessaires aux tests sérologiques. En cause, la préemption de lots par les pays occidentaux fournisseurs, confrontés à la gestion de leur propre urgence. Une situation nouvelle pour Eric Delaporte : « L’épidémie de Covid est mondiale contrairement à celles que nous voyons habituellement en Afrique. Il faut veiller à ce que l’urgence des pays du Nord ne soit pas gérée au détriment de l’Afrique qui pourrait alors passer après le reste du monde. »

* UMR TransVIHMI (UM, IRD, INSERM U1175, Université Check Anta Diop (Dakar, Sénégal), Université Yaoundé 1 (Cameroun))