Le 2 juin dernier à l’occasion de l’assemblée internationale des sciences hydrologiques qui s’est réunie à Montpellier, le centre Unesco Icireward et l’UM ont signé une convention de partenariat avec la chaire Unesco « Eau, Femmes et Pouvoir de décisions » et l’Université Felix Houphouet Boigny d’Abidjan. Entretien avec Euphrasie Kouassi Yao, titulaire de cette chaire, ancienne ministre et conseillère spéciale du président ivoirien Alassane Ouattara.

Vous dirigez à Abidjan la chaire UNESCO « Eau, Femmes et Pouvoir de décisions ». Pourquoi une chaire réunissant ces trois thématiques ?
Si on regarde les usages de l’eau c’est la femme qui à 90 % l’utilise et pourtant elles n’occupent que 17% des activités professionnelles autour de l’eau. Comment la société peut-elle aller mieux ? Il faut donner le pouvoir de décision à cette femme qui en sait beaucoup, qui connait l’importance de l’eau. Nous devons régler ce déséquilibre avec l’approche genre et développement.

Dans cette approche comment définissez-vous le genre justement ?
Le genre est un outil, une méthode, une stratégie de développement. Une approche qui prend en compte le genre analyse de façon comparative la situation des femmes et des hommes, identifie les sources d’inégalités pour les réduire et les corriger. Inégalités sociales en termes d’éducation et de santé ; inégalités économiques en termes d’opportunités ; inégalités politiques en termes de prise de décision entre les femmes et les hommes, entre les filles et les garçons.

Cette chaire existe depuis 2006, pourquoi est-il important qu’elle se trouve en Afrique ?
Parce qu’en Afrique nous avons nos normes, nos cultures, nos manières de faire qui sont différentes de ce qui se fait en Europe. Nous devons prendre les outils du genre et les adapter à notre contexte. Et puis n’oubliez pas que beaucoup de pays africains sont des pays en voie de développement. Nous ne manquons pas de richesse en Afrique, ni de ressources, ni même d’argent j’ai envie de dire, mais nous manquons de stratégies pour concilier ces ressources avec l’attente des populations et c’est la mission que nous nous sommes données avec cette chaire.

Quelles sont les actions que vous menez pour atteindre ces objectifs ?
La première des choses c’est la formation parce que les gens manquent de connaissances sur l’approche genre. Nous avons structuré ces questions d’égalité homme-femme, nous avons mis en place des outils comme les besoins pratiques et stratégiques, la répartition des rôles, les stéréotypes… Nous avons déjà accueilli près de 200 personnes et je vous assure que quand ces décideurs-là viennent à nos formations, ils changent de trajectoire à la fois pour leur famille et pour leur entreprise.

Aujourd’hui vous êtes venue signer une convention avec le centre Icireward et l’Université de Montpellier. Cette convention prévoit notamment des échanges entre enseignants-chercheurs, étudiants et étudiantes qu’est-ce que vous en attendez ?
Pour moi l’Université de Montpellier est la seule université qui compte. Je connais sa puissance, je connais son rayonnement international. Avec ce partenariat nous aurons un rayonnement plus grand et nous serons plus forts pour relever les objectifs de développement durable dans les domaines de l’eau, du genre et de l’innovation technologique. Nous pourrions sauver le monde et je pèse mes mots. Beaucoup de pays frappent à la porte de la Côte d’Ivoire, si nous pouvons compter sur une université qui est déjà connue, qui a déjà la technologie alors nous pourrons aller plus vite.

Cette convention prévoit également des programmes de recherche communs, des activités académiques et scientifiques. Le président Philippe Augé évoquait tout à l’heure la possibilité de créer un diplôme d’établissement international, qu’est-ce que cela pourrait apporter ?
Je pense que ce serait une très bonne collaboration entre la France et l’Afrique, je pense que c’est exactement de cela qu’il s’agit. J’ai déjà évoqué l’importance de la formation, il y a des compétences en Afrique et il y a des compétences en Europe, comment on les met ensemble ? Alors vraiment nous sommes partants pour monter ce diplôme international.

Cet accord mentionne également la participation réciproque d’entités partenaires des deux institutions comme des centres de recherches mais aussi des entreprises. En Côte d’Ivoire vous avez vous-même participé à la création du label Genre et Compétitivité en entreprise, à quoi sert-il ?
Vous savez les entreprises sont pour la rentabilité, il ne faut pas juste leur dire qu’elles doivent prendre en compte les femmes dans leur société. Il faut leur présenter un label qui va leur permettre d’accroître leur rentabilité, leur notoriété, leur leadership grâce aux femmes. Nous avons monté un vaste programme pour le faire dans le domaine hydraulique, nous devons l’étendre à tous les secteurs. Grâce au label ces entreprises vont devenir plus structurées, elles vont bénéficier de plus de force, d’intelligence, de ressources humaines. Nous avons déjà 67 entreprises sur la liste.

Vous avez été Ministre de la promotion de la femme, de la famille et de la protection de l’enfant et vous êtes aujourd’hui conseillère spéciale du président de la Côte d’Ivoire Alassane Ouattara en charge des questions de genre, en quoi ce parcours vous a-t-il permis de faire avancer la cause des femmes ?
J’ai commencé par enseigner dans des lycées de filles. J’ai vu comme elles étaient brillantes et pourtant je ne les voyais pas dans la société. Pourquoi ?  Les femmes ne croyaient pas en elles, la société ne leur accordait pas beaucoup de places, il fallait agir pour qu’elles retrouvent cette place. J’ai commencé à travailler au ministère, nous avons monté le programme Compedium des Compétences Féminines de Côte d’Ivoire qui révèle les femmes, qui renforce leur visibilité dans tous les secteurs à tous les niveaux et sans aucune distinction d’ethnie, de parti politique ou de religion. J’ai ensuite créé la direction de l’égalité et de la promotion du genre, la première en Afrique. Et de là j’ai été ministre puis conseillère spéciale chargée des questions du genre. A chaque niveau j’émets des projets, à chaque niveau j’essaie d’influencer et je vous assure que le genre est une approche d’influence.

En France la question du genre est également en plein débat. Quel regard les Ivoiriennes portent-elles sur ce qui se passe en Europe ?
Les Européennes font beaucoup de choses mais il faut retenir qu’on ne doit pas déporter ce qui se passe en Europe en Afrique ni ce qui se passe en Afrique en Europe. Chez nous, pour arriver à ce que les femmes soient force de décisions il faut commencer par améliorer leurs conditions de vie. Il faut leur donner accès à la santé et à l’éducation, il faut leur permettre d’être conscientisées sur ce qui se passe dans le monde pour ensuite leur permettre de participer et de contrôler. J’ai vu en Europe le mouvement Me too, les viols… Tout cela existe en Afrique bien sûr mais nous ne pourrons rien faire si nous ne luttons pas d’abord contre la pauvreté.