Les paysages sonores : un patrimoine naturel méconnu
Les paysages sonores font partie de la richesse de notre patrimoine naturel, ils restent cependant méconnus et peu considérés dans les politiques de conservation de la biodiversité.
Cyprian Czaban, Sciences Po ; Jérôme Sueur, Muséum national d’histoire naturelle (MNHN); Julie Trottier, Université de Montpellier; Ludovic Crochard, Muséum national d’histoire naturelle (MNHN); Nicolas Hette-Tronquart et Sylvain Haupert, Muséum national d’histoire naturelle (MNHN)

Nos journées commencent très souvent par un son, celui d’un réveil qui tressaille, d’une radio qui s’allume, d’un téléphone qui vibre, ou d’une voix qui nous dit « Debout, c’est l’heure ! » Les yeux encore fermés, arrivent déjà d’autres manifestations acoustiques : une porte qui claque, une voiture qui passe, un oiseau qui chante, des voisins qui discutent dans la rue ou sur le chemin.
Même si nous sommes des organismes dont la modalité d’exploration du monde est essentiellement visuelle, nous sommes en constante alerte auditive : nous écoutons, parfois sans nous en rendre compte, pour esquiver, trouver, avancer, communiquer ou, plus simplement, profiter d’une musique.
Nous évoluons en continu dans des environnements sonores composés de vibrations de machines pour nous déplacer ou construire (on parle de « technophonie »), de voix humaines (« anthropophonie »), de vocalisations animales non humaines (« biophonie »), de tapotements de pluie, de bruissements de vent ou de grondements océaniques (« géophonie »).
Chaque mélange acoustique, plus ou moins structuré, plus ou moins agréable, qui peut être terrestre, aquatique ou souterrain, constitue un paysage sonore. Le concept scientifique de paysage sonore est apparu au cours des années 1970, notamment dans le livre le Paysage sonore : le monde comme musique, écrit par le musicien et universitaire canadien Murray Schafer. Le paysage sonore peut être défini comme un ensemble de sons issus de sources vibrantes actives en un lieu donné et à un instant donné.
Il existe une infinité de paysages sonores puisque chaque lieu sur Terre est unique et parcouru à un instant T par un ensemble singulier de vibrations sonores. Ces paysages sonores sont perçus, analysés et interprétés par tous les organismes vivants dotés de récepteurs de pression ou de mouvements de particules, qu’ils soient relativement simples, comme les tympans de certains papillons nocturnes qui détectent les cris des chauves-souris qui les chassent, ou très sophistiqués, comme les oreilles asymétriques de certaines chouettes qui savent localiser très précisément les petits rongeurs dont elles se nourrissent.
Plus généralement, les mammifères, les oiseaux, les amphibiens, les reptiles, les poissons, les insectes, les araignées, les crustacés et même certains mollusques et cnidaires, comme les moules et les méduses, écoutent et analysent les paysages sonores qu’ils traversent et qui les traversent. Chaque interprétation des paysages sonores est également unique puisqu’elle dépend des capacités physiologiques et cognitives de chaque individu.
A l’écoute des forêts protégées de France : le projet Sonosylva
En France, les paysages sonores sont le reflet de la grande diversité des territoires hexagonaux, corses et ultramarins, depuis de simples zones vertes périurbaines, occupées par quelques chants d’oiseaux, jusqu’aux immenses forêts tropicales d’Amazonie truffées de coassements de grenouilles et stridulations d’insectes, en passant par les récifs coralliens des îles du Pacifique crépitants de crevettes pistolets dont la fermeture soudaine de leur pince hypertrophiée produisent des claquements en faisant imploser des bulles d’air.
Un tiers de la surface de ces socio-écosystèmes français est protégé par des structures de conservation de la nature, qu’elles soient locales (arrêtés préfectoraux de protection de biotope, réserves de biodiversité intégrales, réserves nationales naturelles), nationales (parcs nationaux) ou européennes (zones Ramsar, zones Natura 2000).
Ces aires protégées ont été, dans la plupart des cas, construites et délimitées à partir des critères d’inventaire faunistique et/ou floristique, ou d’habitats particuliers, en référence notamment aux directives européennes Habitats-Faune-Flore et Oiseaux. Cependant, de ces espaces émanent des paysages sonores qui forment un patrimoine naturel national méconnu dont les valeurs doivent être définies pour être mieux considérées et protégées.
Afin de répondre aux besoins d’information des politiques publiques et des citoyens sur l’état de la biodiversité, un schéma directeur de la surveillance de la biodiversité terrestre a été publié par le gouvernement français en 2024. Dans ce cadre national, une expérimentation de trois ans menée par l’Office français de la biodiversité (OFB) et le Muséum national d’histoire naturelle (MNHN) a pour ambition de documenter et analyser les paysages sonores des forêts protégées de France hexagonale et de Corse.
Ce projet, Sonosylva, repose sur la collaboration de plus de 200 agents employés dans 80 structures couvrant un ensemble de 110 forêts. Ces acteurs de la préservation de la biodiversité ont installé des magnétophones autonomes au cœur de leur territoire forestier afin d’enregistrer les paysages sonores, une minute tous les quarts d’heure, un jour sur deux, du printemps à l’automne, en 2024, en 2025 et, encore cette année, en 2026. Cet observatoire scientifique participatif recueille chaque saison plus d’un million de fichiers audio, soit plus de 16 000 heures de paysages sonores forestiers.

Si l’analyse de cette immense base de données ne fait que commencer, une enquête a déjà été conduite auprès de 162 participants afin de cerner leur intérêt pour ce patrimoine. Comment les paysages sonores naturels sont-ils perçus ? Peuvent-ils faire partie des politiques de conservation, de préservation et de sensibilisation des aires protégées ?
Une perception des paysages sonores conditionnée par les territoires
La majorité des gestionnaires considère que leurs aires protégées se caractérisent par un paysage sonore unique participant à l’identité et au patrimoine de leurs territoires. Ainsi, l’un des répondants remarque que le site dont il a charge « possède des marqueurs sonores emblématiques et riches (faune, bétail domestique, océan). L’éloignement des zones urbaines et la superficie restreinte de la zone publique nous permet de garder un environnement sonore propice à la quiétude sur site ».

Cette empreinte acoustique résulte de l’association de sons naturels et anthropiques, leurs variations spatiales et temporelles étant liées à des facteurs météorologiques, écologiques et sociétaux. Les gestionnaires considèrent par ailleurs les sons dérangeants différemment selon leur ancrage local. Les bruits constants, hors de portée, comme ceux d’une route, d’un couloir aérien ou d’une activité industrielle, sont relativement bien acceptés, pouvant être même considérés comme un simple « bruit de fond ».
Les bruits ponctuels, attribués à un dérangement de voisinage, comme ceux d’une circulation locale, de groupes de visiteurs aux discussions un peu intenses ou d’une activité de récréation telle que la musique, sont, eux, appréciés négativement. Il existe donc un traitement bien distinct entre les bruits distants incontrôlables et les bruits de proximité évitables.
Un manque d’actions de sensibilisation et de formation
L’enquête révèle également un décalage important entre l’intérêt croissant des gestionnaires pour les paysages sonores et un sentiment d’impuissance lié au manque de formation et d’applications concrètes ayant un impact sur les politiques publiques nationales ou locales des territoires, comme le note un participant :
« Démarche pertinente, le paysage sonore et la pollution sonore ne sont que peu parcourues dans nos métiers, alors que ce devrait être pris davantage en compte. Me concernant, je ne m’y penche pas faute de compétences. Des initiations ou formations sur ces sujets pourraient être une bonne base. »
La mise en valeur et la protection des paysages sonores semblent de fait difficiles par l’absence de sensibilisation à l’échelle du pays et par un manque de ressources d’aide à la gestion et à la communication sur la valeur sonore des sites protégés. La thématique du paysage sonore est notamment absente des documents les plus essentiels, comme les guides d’élaboration des plans de gestion des espaces naturels (document CT88). Les structures administratives chargées de protéger les espaces naturels souffrent également de ressources humaines et financières limitées, ne permettant pas aujourd’hui de considérer les paysages sonores, leurs richesses et les pollutions qui les menacent, comme des priorités de gestion.
Les nuisances sonores génèrent des conflits
Les bruits liés aux activités humaines dans les aires protégées, notamment les forêts du projet Sonosylva, génèrent des conflits principalement liés à une propriété essentielle du son : il est non exclusif. Il est, en effet, presque impossible d’empêcher un individu, qu’il soit humain ou non humain, d’émettre un son, et il est également très difficile de contrôler la propagation du son dans l’environnement. Le son, quel qu’il soit, n’a pas de frontières : il traverse les paysages de manière incontrôlable. Un paysage sonore n’a pas de cadre comme un paysage visuel, il est fluide plus que solide, il s’écoule plus qu’il ne stagne.
Les gestionnaires font aussi face à une problématique d’échelle dans la gestion des conflits liés aux sons. Certaines décisions d’aménagement national, comme les tracés des nouvelles lignes ferroviaires ou autoroutes, ne prennent pas en compte les conséquences sur le paysage sonore à l’échelle locale.
À l’inverse, les problématiques locales peuvent conduire à des changements nationaux positifs : le récent « exode urbain » a occasionné des conflits de voisinage avec certains néoruraux dérangés par les grenouilles, les coqs ou les cigales ce qui a conduit, en janvier 2021, à l’inscription des sons et des odeurs des milieux naturels et ruraux dans le premier article du Code de l’environnement, en tant que partie du « patrimoine commun de la nation ».
De nouveaux conflits sonores peuvent apparaître dans les aires protégées, mais alors ce sont les visiteurs humains qui sont susceptibles de déranger : bruits de moteurs (voitures, motos, quads), bruits de fêtes (repas, rave parties) ou de voix peuvent à la fois affecter les espèces non humaines et les autres humains venus chercher un espace de quiétude. :
Ainsi, l’un des participants observe :
« Ces dernières années (en lien avec l’augmentation de la fréquentation), de nombreuses perturbations sonores (visiteurs avec des instruments de musique, des enceintes portatives, des chiens très bruyants). Les groupes de visiteurs sont eux-mêmes très bruyants et ne se rendent souvent pas compte de la portée de leur cri et de leur dérangement. »
Et un autre remarque que « des sons de véhicules motorisés sont audibles depuis le site d’installation de l’enregistreur, notamment ceux de motos, qui sont particulièrement perceptibles. On note également plusieurs passages d’avions de chasse par jour au-dessus du site ».
Agir pour les paysages sonores
Il semblerait que nous assistions à une progressive montée de la conscience collective sur l’impact cumulatif des bruits dans la vie quotidienne comme l’illustrent les rapports de l’Agence de l’environnement et de la maîtrise de l’énergie (Ademe), de l’Agence européenne pour l’environnement, et de l’Organisation mondiale de la santé (OMS).
Les gestionnaires témoignent d’une volonté de changement qui se manifeste par la création de conférences ou de colloques sur l’aménagement du territoire de manière à intégrer les paysages sonores dans les politiques publiques de préservation de la biodiversité, dans une perspective « Une seule santé » (« One Health », en anglais). Des réflexions sont aussi en cours, notamment dans l’agglomération de Lille (Nord), afin d’intégrer la trame blanche qui cherche à assurer la continuité sonore au même titre que les trames verte et bleue, brune et noire qui préservent les continuités des habitats, des sols et des ciels nocturnes.
En France, des zones de sensibilisation sont mises en place dans différentes réserves nationales naturelles ou parcs nationaux (démarche Quiet-Attitude dans le parc national du Mercantour), des interdictions d’enceintes connectées, (réglementation du parc national des Calanques), ou encore des actions pédagogiques pour sensibiliser au patrimoine sonore (projet Biodiversité sonore de l’Ana–Conservatoire d’espaces naturels en Ariège).
Cependant, ces actions restent relativement marginales. Afin de mieux intégrer les paysages sonores dans les politiques publiques, nous suggérons une réflexion sur les réglementations afin qu’elles limitent au mieux la présence de bruit. Au-delà de ces règles d’usage, nous proposons la création de zones d’écoute du vivant motivées par l’émerveillement plus que par la proscription.
Dans ces zones d’écoute, il s’agirait de favoriser des solutions de réduction des bruits à la source, en limitant par exemple l’usage des machines (transports) et en suggérant un comportement discret (petits groupes). Déjà expérimentés il y a quelques années par le parc naturel régional du Haut-Jura, ces lieux mettraient en valeur l’existence de paysages sonores remarquables permettant de passer d’un comportement dominant dérangeant à une attitude attentive aux autres et respectueuse des sites et de leurs paysages sonores.
Les paysages sonores constituent aujourd’hui une facette méconnue de notre patrimoine naturel pour laquelle il reste presque tout à faire : intégration dans les politiques publiques d’aménagement du territoire, intégration dans les plans de conservation de la biodiversité à petites et à grandes échelles, et, bien sûr, pédagogie pour tous les publics afin d’améliorer notre écoute du monde vivant.
Cyprian Czaban, Diplômé de l’Université Paris Sciences et Lettres, Sciences Po Paris, Sorbonnne Université, et du Conservatoire à Rayonnement Régional de Paris., Sciences Po ; Jérôme Sueur, Professeur, Muséum national d’histoire naturelle (MNHN); Julie Trottier, Directrice de Recherche au CNRS, spécialiste des territoires palestiniens, ART-Dev, UMR 5281, Université de Montpellier; Ludovic Crochard, Docteur en écologie, Muséum national d’histoire naturelle (MNHN); Nicolas Hette-Tronquart, chargé de mission recherche et Sylvain Haupert, Ingénieur de Recheche CNRS en écoacoustique, Muséum national d’histoire naturelle (MNHN)
Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons. Lire l’article original.