Depuis plusieurs semaines l’œuvre de Yaacov Agam intitulée « 8+1 en mouvement » est en cours de restauration à l’Université de Montpellier. Acquise en 1969 par l’Université des sciences de Montpellier, elle a orné, pendant près de 36 ans, le hall de son bâtiment administratif avant d’être décrochée en 2005. Une pièce importante du patrimoine artistique de l’UM dont le public pourra bientôt de nouveau profiter.

« Cette restauration s’avère complexe, c’est un assez gros chantier qui va nous prendre entre un et deux mois de travail » déclare Rémy Geindreau conservateur-restaurateur d’art spécialisé dans le patrimoine technique, scientifique et industriel. Avec sa consœur Mélanie Paul-Hazard spécialisée dans la sculpture et l’art contemporain, ils officient avec patience dans les locaux historiques de la fac de médecine pour soigner une œuvre malmenée par le temps.

« 8+1 en mouvement ». Une œuvre réalisée en 1969 par Yaacov Agam. Á l’époque, les architectes Philippe Jaulmes et Jean de Richemond sont en charge de la réalisation des nouveaux campus des facultés de sciences et de lettres. Dans le cadre du « 1% artistique« , un dispositif mis en place en 1951 imposant à l’Etat la commande d’œuvre d’art pour décorer les constructions publiques, les deux architectes conçoivent un programme de décoration ambitieux et font appel à des artistes de renom comme Pol Bury, Yvaral et Yaacov Agam.

Conçue pour jouer avec la lumière

Spécialiste de l’art cinétique, Yaacov Agam livre alors une œuvre conçue pour jouer avec les effets de lumières et de formes. « Elle est composée de 18 panneaux en bois revêtus de plaques d’acier inoxydable disposés sur un mur peint en noir. L’installation fait 16 mètres de long au total. On pourrait croire que les panneaux sont tous identiques et pourtant ils présentent tous d’infimes variations » explique Rémy Geindreau.

Sur chaque panneau on trouve huit petites ailettes noires munies d’un mécanisme permettant de les faire pivoter, invitant ainsi le public à modifier les compositions. Sur le revers de chaque ailette, un spectre de couleurs vient se refléter dans le métal poli du panneau créant des effets de lumières différents en fonction de la position donnée aux ailettes.

Une œuvre devenue illisible

Avec le temps hélas, « 56 ailettes (sur les 144) ont disparu ou ont été cassées, les plaques en inox se sont encrassées et ne reflètent plus les spectres colorés. Toute la dimension cinétique est perdue et l’œuvre est devenu illisible pour le public » déclare Audrey Théron chargée de collection muséales à l’Université de Montpellier. Pour ne pas l’abîmer davantage l’œuvre est décrochée en 2005 puis entreposée dans différents lieux avant d’arriver sur le site historique de la Faculté de médecine.

Il aura donc fallu attendre 15 ans pour que ce  » 8+1″ retrouve enfin son mouvement. Un temps long mais nécessaire pour Audrey Théron, « le 1% artistique fait obligation aux établissements publics d’entretenir les œuvres ce qui peut parfois être couteux. Il faut trouver les financements. » Un coût qui s’élève à 20 000 € pour la première tranche de restauration de cette œuvre, que la Direction régionale des affaires culturelles (DRAC) a pris en charge.

Stopper les altérations

« L’objectif de cette restauration n’est pas de remettre l’œuvre à neuf mais de stopper les altérations évolutives pour la protéger et de lui redonner une lisibilité, explique Mélanie Paul-Hazard. Même si elles sont déformées ou rayées, il n’est pas question de remplacer les plaques inox ou de les polir de manière excessive. Le but est de conserver l’intégrité physique de l’œuvre, de garder la matière d’origine. Cela passe par des compromis, comme par exemple laisser les rayures profondes. »

Chaque panneau en inox a ainsi été entièrement démonté, dépoussiéré, nettoyé, recollé et poli. Les déformations de l’acier ont été partiellement corrigées et les bandes de chant reconstituées là où elles avaient disparu. Les mécanismes de blocage des ailettes ont été démontés, dégrippés si nécessaire et traités contre la corrosion. Les ailettes encore présentes ont quant à elles été redressées, nettoyées et les éventuels impacts atténués.

Un véritable travail d’enquête

Un travail de patience et de précision particulier lorsqu’il s’agit de matériaux contemporains comme le souligne Rémy Geindreau : « Nous disposons de moins d’études pour restaurer l’inox que pour les métaux archéologiques anciens« . Une difficulté accrue lorsque la restauration concerne la reconstitution des éléments disparus et notamment les ailettes et leur spectre de couleur. « Le séquençage des couleurs sur les ailettes n’est pas aléatoire, nous avons déjà repéré huit modèles qui reviennent. Une restauration nécessite un véritable travail d’enquête pour comprendre comment l’œuvre a été pensée« .

Une autre exigence s’impose aux restaurateurs, celle de la réversibilité comme l’explique Mélanie Paul- Hazard. « Tout ce que nous ajoutons à l’œuvre doit pouvoir être retiré. Nous n’utilisons pas, par exemple, de colle époxy mais une colle réversible avec un bon vieillissement. » L’ensemble des interventions réalisées par les restaurateurs est d’ailleurs précisément documenté dans un rapport. « Il est important de bien différencier ce qui est d’origine et ce qui a été modifié par les restaurateurs successifs pour ne pas se tromper dans la compréhension de l’œuvre d’ici quelques décennies. »

Un patrimoine artistique à redécouvrir

D’ici quelques mois le « 8+1 en mouvement » devrait donc retrouver son emplacement d’origine sur le campus Triolet et proposer ses jeux de couleurs à une nouvelle génération d’étudiants. L’occasion de redécouvrir le patrimoine artistique de l’Université telles que les Colonnes de Pol Bury (1974), les fresques ou le bardage de la bibliothèque universitaire réalisés par Yvaral (1972), la tapisserie de François Desnoyer (1972), ou encore les Sept signes de vie, d’Albert Dupin (1970). Sans oublier bien sûr, les nouvelles œuvres qui viendront sublimer le tout nouveau Village des sciences.