Si le retour du loup confronte les éleveurs à de réelles difficultés, la présence de ce carnivore peut cependant avoir des avantages écologiques, mais aussi sociétaux. Explications avec Jean-Louis Martin, chercheur au Centre d’écologie fonctionnelle et évolutive (CEFE).

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Doucement, mais sûrement, les loups reviennent. Restés relativement abondants au Canada et en Alaska, ils sont à nouveau près de 6000 aux Etats-Unis, au sud de la frontière canadienne. En Europe occidentale la population de loup est estimée à plus de 12 000 individus, dont 500 en France. Les loups n’étaient d’ailleurs jamais vraiment parti bien loin… « il s’agit d’une colonisation naturelle du territoire français depuis l’Italie qui abrite l’un des noyaux de population qui s’étaient maintenus en Europe », explique Jean-Louis Martin.

Une colonisation souvent vue par le prisme des sérieuses difficultés posées aux éleveurs : « ces effets négatifs de la présence des loups sur l’élevage, comme le nombre de moutons tués, sont visibles et faciles à attester, explique Jean-Louis Martin. Par contre les éventuels avantages que pourraient apporter la présence des loups du point de vue de l’écologie ou du citoyen sont souvent indirects et très difficiles à mettre en évidence… ». Pour mieux visualiser ces avantages et inconvénients, le chercheur et ses collègues ont publié une synthèse sur les enjeux posés par la cohabitation entre cerfs, loups et humains. Où l’on apprend que si le retour du loup pose problème, il est aussi susceptible d’engendrer des avantages…

Réguler les cervidés

Car si le loup se réinstalle, c’est certes parce qu’il est désormais protégé, mais aussi parce qu’on a assisté au cours du siècle passé à une augmentation spectaculaire des cerfs et chevreuils, proies de choix de ce carnivore. « Si ces grands herbivores ont été réintroduits par endroit, ils ont aussi naturellement colonisé de nouveaux territoires », précise l’écologue. Un retour « réussi » qui n’est pourtant pas sans conséquences écologiques et sociétale.

Car livrés à eux même les ongulés peuvent occasionner de véritables ravages forestiers. « Dans les études que nous avons menées au Canada, nous avons montré qu’en l’absence de prédateurs des cervidés, 90 % de la végétation du sous-bois disparaissait ». Conséquence : de nombreux invertébrés qui vivent dans ces sous-bois disparaissent à leur tour, suivis par les oiseaux qui s’en nourrissent.

Les milliers de dents de ces herbivores limitent également la régénération des jeunes arbres, tandis que leurs sabots qui battent la forêt favorisent le compactage des sols. « En France, les dégâts occasionnés par les cervidés à l’agriculture ont été estimés à environ 20 millions d’euros en 2004 », précise Jean-Louis Martin.

Cohabiter, Sécurité routière et santé

Et c’est sans compter les coûts économiques et humains occasionnés par… les accidents de la route. En 2012 aux États-Unis il y a eu 1,23 millions d’accidents de la route impliquant des cervidés, tuant 200 personnes et causant pour 4 milliards de dollars de dommages. Chaque année en Allemagne, 200 000 chevreuils entrent en collision avec des véhicules, provoquant 50 morts et 3 000 blessés, pour un coût global de réparations en Europe estimé à plus d’un milliard d’euros dont 100 millions pour la France. « Certains travaux récents suggèrent que le retour des prédateurs des cervidés pourrait engendrer une diminution du nombre de morts consécutifs à ces collisions » précise le chercheur.

Enfin le retour du loup aurait des effets positifs sur… la santé humaine. Cerfs et chevreuils sont en effet un véhicule de choix pour les tiques, dont les nymphes sont vectrices de maladies pouvant toucher l’Homme. « Une baisse significative de la densité de cervidés peut ainsi diminuer l’incidence de la maladie de Lyme », conclut Jean-Louis Martin.

« Attention, il ne s’agit ni de diaboliser les cerfs ni de sanctuariser les loups, prévient Jean-Louis Martin, simplement d’avoir une vision plus large des conséquences de la présence des loups dans un contexte où leurs proies sauvages sont abondantes, et d’aider à une meilleure cohabitation entre loups, cerfs, et humains ». Message que le chercheur a porté en début d’année auprès de la Ministre de la transition écologique et solidaire dans le cadre des travaux du conseil scientifique loup et élevage.

Contrôle ascendant ou descendant ?

Pourquoi le monde est-il vert ? À cette question, les chercheurs avancent deux réponses possibles : première hypothèse, le monde serait vert car les plantes mettent en œuvre des « stratégies » à base d’épines ou de molécules toxiques empêchant les herbivores de les manger totalement. C’est ce qu’on appelle l’hypothèse d’un contrôle ascendant. Deuxième hypothèse : le monde est vert car les herbivores, soucieux d’échapper à leurs prédateurs, passent beaucoup de temps à gérer ce risque de prédation et se consacrent moins à leur alimentation, ne prélevant que le strict minimum sans engloutir les forêts. C’est l’hypothèse d’un contrôle dit descendant.

Pour tester ces hypothèses, les chercheurs se sont penchés sur un laboratoire grandeur nature : un archipel au Canada où certaines îles étaient colonisées par des cerfs et d’autres restaient vierges de ces grands herbivores. « Nous constatons qu’en l’absence de leurs prédateurs les cerfs vident le sous-bois de sa végétation et provoquent une diminution de la biodiversité, explique Jean-Louis Martin, un résultat dans ce cas conforme à l’hypothèse de besoin d’un contrôle descendant des herbivores pour que le monde reste vert».

D’où l’importance écologique des loups, ours, pumas, lynx gloutons et autres grands carnivores. « Si on favorise un monde sans prédateurs, on supprime quelque chose qui a joué un rôle essentiel dans la construction de la vie telle qu’on la connaît ». Une seule espèce vous manque, et tout est bouleversé.