[LUM#23] Sous-bois sous surveillance
Entre 2014 et 2024, la température dans les sous-bois des forêts tropicales guyanaises a augmenté en moyenne de 0,037 degré. Si l’effet protecteur de la canopée persiste, il ne compense pas le réchauffement global et tend même à s’amoindrir comme l’explique Sylvain Schmitt chercheur à Forêt et Société.

En Guyane, c’est sous le couvert forestier que s’épanouissent une multitude d’espèces végétales et animales. Parmi elles, Pristimantis espedeus, une grenouille arboricole endémique qui trouve dans ces sous-bois un havre de fraîcheur hors duquel elle ne survivrait pas. « La forêt est une structure verticale, avec une première couche de végétation qui assure l’interface entre l’atmosphère et la forêt créant ainsi un effet tampon. Sous cette canopée, le sous-bois est composé d’arbres jeunes mais aussi d’espèces moins hautes qui ont besoin de peu de lumière et profitent ainsi d’un microclimat plus frais et plus humide » décrit Sylvain Schmitt, spécialiste des écosystèmes forestiers au laboratoire Forêts et sociétés.
Effet tampons
Mais à l’heure du réchauffement climatique, cet effet tampon de la canopée protège-t-il encore le sous-bois ? Pour le savoir un doctorant de l’Université de Toulouse, Gabriel Hes, a assemblé des données issues de nombreuses études menées en Guyane, dont une co-publiée par Sylvain Schmitt (Les températures du sous-bois des forêts de l’est de l’Amazonie ont atteint un niveau record en 2023-2024, Scientific report, 2025), pour élaborer une série temporelle des températures de l’air sur dix ans (2014-2024). Une première dans l’étude de ces écosystèmes. « Ces données proviennent d’une centaine de capteurs installés dans différentes zones de la forêt à l’est de l’Amazonie, détaille Sylvain Schmitt. C’est d’un intérêt crucial pour nous car l’effet du changement climatique sur les sous-bois est peu documenté dans les zones tropicales comme tempérées. »
Et les résultats confirment bien un maintien de l’effet tampon de la canopée sur le sous-bois avec « un écrêtement des valeurs hautes et des valeurs basses quand on compare les températures de ces microclimats et celles du macroclimat ». Néanmoins une tendance à la hausse significative est tout de même observée avec une augmentation moyenne de la température des sous-bois de 0,037 degré par an pour +0,057 degré à l’extérieur du sous-bois. « Le buffer [tampon] est bien là mais il ne compense pas la hausse globale des températures qui impactent donc aussi les sous-bois » constate l’écologue.
El NiÑo, La NiÑa
Plus flagrant, l’année 2023-2024 apparait comme une année exceptionnelle marquée par des records de sécheresse et de chaleur compris entre +0,7 et +1,6 degré. Une anomalie qui s’explique par un effet océanographique El Niño, mais qui n’en reste pas moins préoccupante comme le souligne Sylvain Schmitt : « Ce type de phénomène qui allonge et intensifie la saison sèche s’observe de manière récurrente mais avec le réchauffement on peut craindre une augmentation en fréquence et en intensité de ces épisodes ». Des changements qui pourraient provoquer le franchissement d’un point de bascule dans les fonctions métaboliques de ces écosystèmes.
A l’inverse de ces périodes de sécheresse, le phénomène de La Niña, qui se caractérise par une anomalie de la température de surface de l’Océan Pacifique, a lui provoqué de fortes pluies en 2022. « On a observé cette année-là des ennoiements importants de la forêt, suivis en Guyane de grands dépérissements avec des arbres perdant peu à peu toutes leurs feuilles » déplore Sylvain Schmitt. Des épisodes de pluies qui pourraient eux-aussi augmenter en fréquence et en intensité. Il pleut, il mouille, célèbre la comptine, reste à savoir si Pristimantis espedeus sera encore de la fête.
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