Quand l’incapacité de résister au sommeil devient un cauchemar ! C’est le quotidien de près de 20000 personnes en France atteintes de narcolepsie. Pour mieux traiter cette maladie, Yves Dauvilliers, neurologue spécialiste du sommeil, et son équipe au CHU de Montpellier viennent de mettre au point un traitement innovant.

Maladie la plus sévère de la somnolence chez l’homme, la narcolepsie se déclare généralement chez le sujet âgé de 15 à 20 ans. Si la difficulté à rester éveillé est le principal symptôme de cette affection neurologique, il n’est pas le seul. La somnolence peut parfois être accompagnée d’une prise de poids, d’hallucinations, de paralysie du sommeil et fréquemment de cataplexies, autrement dit d’une « perte de la force musculaire liée à des émotions favorables telles que le rire », explique Yves Dauvilliers du laboratoire Neuropsychiatrie : recherche épidémiologique et clinique, et coordinateur des quatre centres de référence sur la narcolepsie reconnus par le Ministère de la Santé et dont le CHU de Montpellier est la tête de proue.

80 000 neurones détruits

Maladie auto-immune d’origine génétique et environnementale, la narcolepsie et ses mécanismes sont, depuis une vingtaine d’années seulement, bien connus des chercheurs. « Le cerveau humain contient plus de 100 milliards de neurones, détaille Yves Dauvilliers, la narcolepsie va détruire 80 000 d’entre eux en ciblant exclusivement les neurones à hypocrétine ».

L’hypocrétine est un neurotransmetteur dont le rôle principal est de stimuler l’état de veille, « c’est parce que les neurones à hypocrétine sont activés que vous pouvez avoir des comportements de veille, autrement dit manger, discuter, marcher, souligne le chercheur. Heureusement pour les narcoleptiques, l’hypocrétine n’est pas le seul à jouer ce rôle, sinon ils seraient endormis 24h/24. »

En effet d’autres neurotransmetteurs comme la dopamine, la noradrénaline, l’histamine, ou encore l’acétylcholine peuvent partiellement prendre le relais lorsque les neurones à hypocrétine disparaissent. L’objectif des traitements contre la narcolepsie est donc d’augmenter la présence de ces molécules dans la fente synaptique reliant deux neurones afin de stimuler le message d’éveil. « Les neurones libèrent leurs neurotransmetteurs dans le bouton pré-synaptique mais vont ensuite en recapter une partie pour éviter une nouvelle synthèse de protéines, explique Yves Dauvilliers. Les médicaments vont venir empêcher la recapture de ces neurotransmetteurs pour augmenter leur nombre et favoriser ainsi la veille. »

Parer le risque d’effets secondaires

Les amphétamines, qui empêchent la recapture de la dopamine, furent ainsi utilisées comme premier traitement contre la narcolepsie. À l’origine d’effets secondaires importants, elles ont été peu à peu remplacées par la Ritaline, également prescrite contre l’hyperactivité et aujourd’hui par le Modiodal ou le Wakix qui augmente quant à lui le taux d’histamine.

Si ces derniers traitements sont efficaces, leurs effets ne sont pas toujours suffisants et durables, « il y a parfois une sorte d’échappement, décrit le chercheur, avec le temps, les gens redeviennent un peu somnolents. Malheureusement si vous augmentez trop les doses vous risquez des effets secondaires comme des maux de tête, de l’irritabilité, de l’hypertension artérielle… » D’où la nécessité d’un nouveau traitement.

C’est désormais chose faite. Après 4 ans de travaux et de tests au centre de référence de Montpellier, le nouveau médicament, développé avec le laboratoire JAZZ Pharmaceuticals, a obtenu en mars dernier son autorisation de mise sur le marché américain et devrait obtenir l’agrément européen d’ici la fin d’année. Un traitement innovant qui n’agit plus simplement sur la recapture de la dopamine mais également sur la noradrénaline et qui s’est donc révélé « très efficace, bien toléré et sans échappement dans le temps, du moins sur un an d’évaluation », se réjouit Yves Dauvilliers.

Une résistance au sommeil doublée

Pendant trois mois, les 250 patients composant la cohorte ont pu s’auto-évaluer grâce à l’échelle d’Epworth. Un questionnaire concernant huit situations de la vie quotidienne où les malades sont susceptibles de s’endormir : en train de lire, de regarder la télé, de conduire, etc. Leur résistance au sommeil a également été testée en laboratoire. Assis dans une pièce, sans aucune stimulation et baignés par une lumière tamisée, l’objectif pour eux était de tenir 40 minutes sans s’endormir. Une opération renouvelée quatre fois à deux heures d’intervalle chacune. « Dans de telles conditions, les narcoleptiques s’endorment généralement au bout de 10 ou 12 minutes. Les traitements précédents augmentaient leur résistance de 3 ou 4 minutes, avec celui-ci elle est doublée » rapporte Yves Dauvilliers. De quoi faire mériter à Montpellier son surnom de « ville où le soleil ne se couche jamais », y compris pour les narcoleptiques.

Un diagnostic difficile

En pointe sur la recherche, le centre de référence contre la narcolepsie de Montpellier lutte également pour un meilleur diagnostic de la maladie. « Seul un tiers des narcoleptiques sont pris en charge. Le délai de diagnostic est de 8 à 10 ans » ré-vèle Yves Dauvilliers, spécialiste du sommeil au CHU. « Les gens pensent que la privation de sommeil est le seul facteur qui entraîne la somnolence, mais à 15 ou 20 ans ce n’est pas normal d’être somnolent en cours si on a assez dormi la nuit. » D’où l’importance, à un âge où se joue souvent l’avenir professionnel, de s’assurer que cette somnolence ne cache pas une maladie sous-jacente.