Une des conséquences à long terme du bouleversement de notre climat est le risque d’émergence de nouvelles maladies considérées comme « exotiques », car jusqu’à présent très éloignées de nos territoires.

Yannick Simonin, Université de Montpellier

Notre moustique local peut lui aussi transmettre des virus exotiques… Pixabay

Ces dernières années, plusieurs cas « autochtones » de ce type de maladies exotiques ont été détectés dans notre pays. Ce terme signifie que la maladie a été contractée sur le territoire où elle s’est déclarée, contrairement aux cas « importés », où la maladie a été rapportée de voyage. La distinction est d’importance car une infection autochtone signifie que le virus circule sur le territoire. Les cas importés ne sont cependant pas pour autant sans risque, car une personne infectée peut, si le vecteur est présent, transmettre à son tour la maladie à d’autres personnes. Or on répertorie chaque année des centaines de cas importés d’arboviroses en France.

Dengue, West Nile, encéphalites à tiques… Quelles sont les maladies émergentes les plus surveillées dans notre pays, et par qui sont-elles transmises ?

Des maladies qui passent souvent inaperçues

La plupart de ces maladies émergentes sont dues à des virus, et plus précisément à des arbovirus, c’est-à-dire des virus transmis par des arthropodes (de l’anglais arthropod-borne virus). Qu’il s’agisse d’insectes (tels que les moustiques ou les phlébotomes, qui leur ressemblent) ou d’acariens (comme les tiques), ces « vecteurs » se nourrissent généralement de sang, et infectent leurs proies durant leurs repas.

Autre particularité : ce sont des animaux qui sont initialement infectés par les virus. L’être humain est infecté à son tour lorsqu’un arthropode qui s’est contaminé en se nourrissant sur un animal domestique ou sauvage s’attaque ensuite à lui.

Ces maladies virales ne rendent pas systématiquement malades. Ainsi, si le moustique tigre (Aedes albopictus) transmet de nombreuses maladies virales humaines, elles sont dans la majorité des cas asymptomatiques et passent inaperçues. Cependant, une proportion non négligeable de personnes (entre 20 et 30 %) développe des symptômes qui peuvent s’apparenter à une grippe (fièvre plus ou moins élevée, maux de tête, douleurs articulaires et musculaires) avec, dans certains cas, une éruption cutanée associée. Le plus souvent bénins, ils peuvent, dans une faible proportion de cas, entraîner des complications parfois sévères.

La principale menace : le moustique tigre

En 15 ans, le moustique tigre a beaucoup progressé.
Ministère des Solidarités et de la Santé

Originaire d’Asie du Sud-Est et de l’Océan Indien, le moustique tigre a progressivement colonisé la France métropolitaine. Il est dorénavant présent dans 51 départements, contre 42 un an plus tôt. Le nord de la France n’est plus épargné, et on le retrouve désormais en région parisienne. Les spécialistes estiment qu’il devrait s’étendre sur l’ensemble de la métropole d’ici quelques années…

Parmi les principaux virus émergents transmis par le moustique tigre figure le virus de la Dengue, maladie d’origine africaine dont les premiers cas ont été répertoriés au XVIIIe siècle sur le continent américain. Bien connue dans de nombreuses régions du globe telles que l’Afrique, l’Asie et l’Amérique latine, cette maladie s’est depuis peu ponctuellement installée en France métropolitaine, notamment dans le Sud, où une vingtaine de cas autochtones ont été répertoriés récemment (dont 4 en 2018).

La problématique principale associée à la dengue est le risque de développer ce qu’on appelle une dengue sévère ou dengue hémorragique. Potentiellement mortelle, elle se manifeste notamment par une détresse respiratoire associée à des hémorragies multiples. Heureusement, cette forme ne touche qu’un petit pourcentage des personnes infectées (autour de 1 %).

Un autre virus transmis par le moustique tigre est le virus Chikungunya, isolé au début des années 50 sur le plateau du Makonde en Tanzanie. Bien connu aux Antilles, la particularité de ce virus est sa propension à provoquer des douleurs articulaires persistantes, pouvant se prolonger plusieurs années après l’infection initiale. Quelques cas occasionnels de complications oculaires, neurologiques et cardiaques ont également été répertoriés. Jusqu’ici, une trentaine d’infections autochtones ont été répertoriées dans la métropole, avec le risque d’apparition d’épidémie localisée comme ce fut notamment le cas dans la région de Montpellier en 2014 et dans le Var en 2017.

Le virus Zika est un autre virus émergent apparu récemment. Il a défrayé la chronique voici 3 ans, provoquant une épidémie massive en Amérique latine, principalement au Brésil. La particularité de ce virus, originaire de la forêt Zika en Ouganda, est sa capacité à provoquer des atteintes neurologiques graves chez le nouveau-né. Celles-ci se caractérisent notamment par la forte réduction du périmètre crânien (microcéphalie). Cette malformation entraîne une croissance insuffisante du cerveau, qui à son tour génère des troubles plus ou moins sévères selon la gravité de l’atteinte : épilepsie, infirmité motrice cérébrale, troubles de l’apprentissage, perte d’audition, problèmes visuels… Une étude récente publiée dans la prestigieuse revue américaine Nature Medicine montre que trois ans après l’infection, des enfants exposés au virus Zika au cours de la grossesse ont de nouvelles atteintes neurologiques qui apparaissent.

Autre particularité du virus Zika : sa capacité à se transmettre par voie sexuelle (ce qui est exceptionnel pour les arbovirus). En France, seul ce dernier type de transmission a été mise en évidence, et aucun cas autochtone n’a été été identifié pour l’instant. Probablement parce que le moustique tigre est un assez mauvais vecteur pour ce virus, qui se transmet principalement par un autre moustique, Aedes aegypti, très présent en Amérique Latine notamment, mais qui n’est pas encore implanté sur notre territoire. Il a néanmoins été identifié sur l’île de Madère et son implantation potentielle en Europe est surveillée de près.

Répartition du moustique tigre en France métropolitaine.
Ministère des Solidarités et de la Santé

Le culex n’est pas en reste

Le moustique tigre n’est pas la seule menace présente sur le territoire. Le moustique « local » (Culex pipiens), présent sur l’ensemble de la métropole, peut également être porteur de virus potentiellement dangereux pour l’être humain.

C’est principalement le cas du virus West Nile (virus du Nil occidental). Isolé pour la première fois dans le district du Nil occidental, au nord de l’Ouganda, il est capable de provoquer des atteintes neurologiques sévères chez l’être humain, telles que des encéphalites ou des méningites. Comme son cousin le virus Usutu, également en expansion sur notre territoire, le virus West Nile a comme réservoir naturel certaines espèces d’oiseaux, qui ne sont pas encore toutes clairement identifiées.




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En 2018, il s’est largement répandu en Europe occidentale, provoquant la plus grande épidémie jamais répertoriée sur le continent : 2 083 cas humains autochtones confirmés ont été déclarés (entraînant 181 décès dans une douzaine de pays) dont la France (avec 27 cas répertoriés). Cette épidémie a totalisé plus d’individus touchés que le cumul des 10 années précédentes dans toute l’Europe selon l’ECDC (European Centre for Disease Prevention and Control). Cette année, la présence du virus West Nile a déjà été mise en évidence chez 127 patients en Europe, dont un cas identifié en France, à Fréjus

Les tiques ont des virus tout aussi exotiques

Au-delà des moustiques, d’autres arthropodes peuvent transmettre des virus exotiques. C’est le cas notamment des tiques. Ces acariens sont plus connus du grand public pour leur capacité à transmettre des maladies bactériennes telle que la maladie de Lyme. Elles sont cependant capables de propager des maladies virales comme le TBEV, aussi appelé encéphalite à tique. Présente principalement dans le nord de l’Europe, cette affection semble en extension continue.

Plus problématique encore est la possibilité de voir s’installer le virus de la fièvre hémorragique Crimée Congo en France métropolitaine. Décrite pour première fois en Crimée en 1944 puis au Congo, cette maladie provoque des hémorragies massives associées à environ 30 % de mortalité. Ce virus a été identifié pour la première fois en Europe en 2018, avec un cas identifié en Espagne en 2018. La surveillance de sa propagation en Europe constituera sans doute une problématique d’importance dans les années à venir.

Mieux vaut prévenir que guérir

Pour la plupart de ces virus émergents aucun traitement curatif ni aucun vaccin ne sont actuellement disponibles pour l’être humain. Aujourd’hui, la façon la plus efficace de lutter contre eux est probablement de s’attaquer aux vecteurs qui les propagent. Plus facile à dire qu’à faire, car de nombreux facteurs sont à prendre en compte.

C’est notamment le cas des modifications des conditions environnementales engendrées par l’activité humaine (en particulier l’augmentation des températures et les variations de précipitations). En affectant la répartition géographique, l’activité, le taux de reproduction et la survie des arthropodes (notamment des moustiques), elles modifient la transmission des maladies.

Les facteurs socio-économiques ne sont pas en reste : par exemple, l’augmentation de la mobilité, notamment via le transport aérien intercontinental, favorise la dissémination des agents infectieux. L’urbanisation galopante semble être également un des facteurs accélérateurs de l’émergence de ces nouveaux pathogènes. En effet, elle favorise notamment la multiplication des stockages d’eau incontrôlés, lesquels constituent autant de gîtes larvaires pour les moustiques potentiellement vecteurs de virus.

Pour réduire le développement des larves de moustique, il est recommandé de vider tous les récipients d’eau stagnante (notamment après arrosage). Enfin, les populations exposées sont encouragées à utiliser des répulsifs adaptés et à porter des vêtements amples et couvrants afin de limiter le risque de piqûre.

Améliorer la surveillance

Face à l’émergence de ces maladies exotiques, la plupart des pays concernés, dont la France, ont mis en place des réseaux actifs de surveillance. Ils regroupent des experts aux différentes compétences : vétérinaires, cliniciens, entomologistes, chercheurs… C’est par exemple le cas du réseau de surveillance épidémiologique SAGIR, qui scrute la circulation des agents pathogènes chez les oiseaux et les mammifères sauvages terrestres.

Afin de limiter la diffusion des populations de moustiques potentiellement infectées, une démoustication a lieu chaque année dans certaines régions européennes. Problème : les épandages d’insecticides peuvent parfois générer des résistances chez les moustiques. En outre, leur utilisation massive en zones urbaines n’est pas recommandée, en raison de leur toxicité.

Fort heureusement, dans notre pays la menace des arbovirus demeure pour l’heure sporadique : le renforcement des réseaux de surveillance reste actuellement la meilleure stratégie pour lutter contre ces nouvelles menaces difficiles à anticiper.The Conversation

Yannick Simonin, Virologiste, maître de conférences en surveillance et étude des maladies émergentes, Université de Montpellier

Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons. Lire l’article original.