Dans un entretien publié le 18 avril 2021, le président de la République Emmanuel Macron appelait à «lancer un grand débat national sur la consommation de drogues». L’interview développait surtout le volet répressif de la politique en matière de lutte contre les drogues et l’efficacité des mesures envisagées a immédiatement fait l’objet de controverses.

Edouard TUAILLON, Université de Montpellier

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Un consensus devrait pourtant se dégager du débat quant à la reconnaissance des addictions comme risque majeur pour la santé publique.

La consommation d’amphétamines (des psychotropes stimulants), documentée depuis plus d’un siècle, ne doit pas être écartée de cette prise de conscience. En effet, l’émergence de nouvelles formes de toxicomanies associées aux amphétamines de la famille des cathinones constitue désormais en France un phénomène préoccupant.

Brève histoire (médicale) des amphétamines de synthèse

La première purification chimique d’une amphétamine (l’éphédrine) est attribuée à Nagai Nagayoshi, un pharmacien japonais, et daterait de 1885. La synthèse de l’ecstasy (ou MDMA, pour 3,4-méthylènedioxy-N-méthylamphétamine) par les laboratoires Merck remonte quant à elle à 1912, et la première synthèse d’une cathinone (la β-kéto-amphétamine) à 1929.

Dans la première moitié du XXe siècle, les effets de ces molécules de synthèse ont captivé les chimistes et suscité l’intérêt du monde médical.

Leurs activités sympathomimétique (stimulant), anorexigène (coupe-faim) et psychostimulante (dopante) ont conduit à la commercialisation des premiers médicaments à base d’amphétamine : un bronchodilatateur avec la Benzédrine® en 1934 aux États-Unis (un sulfate d’amphétamine), un coupe-faim avec l’Obetrol® dès les années 1950 également aux États-Unis (une combinaison de sels d’amphétamine), et un énergisant avec le Pervitin® (une méthamphétamine) en Allemagne à la fin des années 1930.

Puissante méthamphétamine, cette dernière molécule sera délivrée en pharmacie sans ordonnance et largement distribuée aux troupes allemandes pendant la Seconde Guerre mondiale. Grâce à son effet dopant de longue durée, elle aurait joué un rôle déterminant au début du conflit dans le succès de la stratégie de guerre éclair (blitzkrieg), en permettant aux soldats de marcher et de se battre sans dormir pendant plusieurs jours.

L’utilisation médicale des dérivés d’amphétamines s’est poursuivie après guerre. À la fin du XXe siècle, sont ainsi prescrits des psychostimulants pour lutter contre les déficits d’attention comme l’Ordinator® (qui cessera d’être commercialisé en 1997) ou encore des coupe-faim comme l’Isoméride® et le Mediator® (prescrits pour des troubles métaboliques et en particulier le diabète). Ils seront retirés du marché en 1997 et 2009, respectivement, en raison de graves effets indésirables entraînant plusieurs condamnations des Laboratoires Servier.

Aujourd’hui, demeurent disponibles mais avec d’importantes restrictions de prescription : le Zyban®, comme aide au sevrage tabagique, et la Ritaline® pour les troubles du déficit de l’attention chez l’enfant et la narcolepsie chez l’adulte. Cette dernière spécialité, dont le service médical rendu a été confirmé par la Haute Autorité de Santé, est probablement celle ayant été la plus utile sur le plan médical à ce jour.

Du rôle naturel aux premières consommations

L’usage des amphétamines ne date pas de leur découverte par la chimie de synthèse. Ces composés existent à l’état naturel dans certaines plantes. Ils y constituent des molécules de défense contre les herbivores, comme d’autres alcaloïdes végétaux.

Ainsi, l’éphédrine a été purifiée à partir d’un végétal utilisé dans la pharmacopée chinoise – Ephedra sinica. Mais la plante la plus connue et la plus importante sur le plan sociétal et économique est le khat, de son nom latin Catha edulis, dont les feuilles fraîchement récoltées contiennent de la β-kéto-amphétamine ou cathinone (qui se dégrade rapidement après récolte).

Le khat serait originaire d’Éthiopie, où il pousse à l’état sauvage dans des zones tempérées situées à plus de 1500 mètres d’altitude et bénéficiant d’une bonne pluviométrie. Ces exigences de culture proches de celle du café arabica ont permis à la culture du khat de s’étendre à certaines zones de la péninsule Arabique, de l’Afrique de l’Est et de Madagascar.

La consommation de khat pourrait être antérieure à l’an 1000, bien qu’elle semble s’être intensifiée à partir du XVe siècle. Au Yémen, où environ 60% de la population en consomme (30% en Éthiopie et en Somalie), sa culture représente près de 6% du produit intérieur brut et mobilise 14% de la population active.

Rameaux de khat saisis
Les feuilles de khat doivent être consommées en grande quantité et rapidement, car la cathinone qu’elles contiennent se dégrade vite. Ce qui en complexifie l’usage.
DEA

Pour le consommateur, l’accès aux effets psychotropes des cathinones n’est pas aisé. Il faut d’abord se procurer des rameaux fraîchement coupés puis mastiquer longuement ses feuilles amères pour en extraire le principe actif. Une botte de 500 grammes de rameaux, soit environ 150 g de feuilles, nécessite deux heures de mastication.

Consommer du khat de façon traditionnelle demande donc du temps, mais aussi de l’argent – au détriment de la santé ou de l’éducation des enfants.

De l’ecstasy aux cathinones de synthèse

Comparativement au khat, les amphétamines de synthèse offrent des effets psychotropes décuplés, tout en étant plus simples à produire, transporter, conserver et consommer.

En France, les amphétamines sont classées comme stupéfiants depuis 1967. Le développement de leur utilisation comme drogue à partir des années 1990 est associé à l’avènement de la musique électronique et aux raves parties : l’ecstasy (MDMA) est alors utilisée comme drogue festive, pour son effet dopant et facilitateur de contacts humains.

Le tournant des années 2000 est quant à lui marqué par l’émergence du marché des drogues de synthèse sur Internet – ou nouveaux produits de synthèse (NPS). On y trouve les déclinaisons de différents de psychotropes, principalement : les cannabinoïdes, les amphétamines opioïdes, les kétamines et, à partir des années 2010, les cathinones de synthèse – cousines bodybuildées de l’alcaloïde du khat.

Avec elles, les amphétamines vont sortir de l’usage occasionnel et marginal d’expérimentateurs peu nombreux pour toucher une large population, socialement bien intégrée et consommatrice régulière.

Une drogue qui active le système de la récompense

Pour comprendre le dangereux succès actuel des cathinones, il faut se pencher sur le mode d’action des amphétamines sur notre cerveau.

La structure des cathinones est proche de celle de la dopamine, un neurotransmetteur qui joue un rôle majeur dans le circuit de la récompense. Le système de renforcement/récompense est présent chez beaucoup d’animaux (poissons, oiseaux, mammifères) où il favorise des comportements essentiels à la perpétuation de l’espèce : manger, apprendre, se reproduire, avoir des relations sociales. Les cathinones agissent directement sur ce système.

Après ingestion, inhalation ou injection, les cathinones, de petite taille, passent facilement la barrière hémato-encéphalique qui protège le cerveau. Elles vont alors interagir avec les neurones à dopamine, en empêchant sa recapture et en favorisant sa libération. Les cathinones induisent par ces mécanismes une augmentation considérable de dopamine. Chez le rat, 40 minutes après l’administration d’une dose standard de cathinone, la hausse du taux de dopamine est de l’ordre de 500%.

Schéma décrivant le mode d'action des cathinones
Les cathinones influent sur le système de la récompense en interagissant avec les neurones à dopamine, un neurotransmetteur qui intervient dans la sensation de plaisir.
E. Tuaillon, Fourni par l’auteur

Cet afflux de dopamine va activer les circuits du système de la récompense. Ce sont ces effets stimulants et entactogènes (altérant le désir de contact physique) que vont rechercher les consommateurs dans un usage à visée sexuelle notamment.

En l’absence de nouvelle prise, la concentration de dopamine baisse rapidement et revient à la normale après environ 180 minutes. Un bref syndrome de sevrage (descente) est fréquemment rapporté par les consommateurs 24h à 48h après les prises, il se caractérise notamment par une fatigue et un sentiment négatif général (dysphorie).

L’usage des amphétamines au XXe siècle a ainsi été marqué non seulement par un accès plus aisé, grâce à la synthèse chimique, mais également par la tentation d’améliorer ses capacités physiologiques – le tout souvent dans un contexte festif.

À notre époque de réalité augmentée et de satisfactions immédiates, les cathinones sont devenues les porteuses d’une trompeuse promesse de satisfaire facilement nos désirs…The Conversation

Edouard TUAILLON, Professeur des Universités-Praticien Hospitalier. Domaines d’expertise : maladies infectieuses, virologie, santé sexuelle, Université de Montpellier

Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons. Lire l’article original.