Pour fuir la pression liée aux activités humaines, les grands prédateurs marins n’ont d’autres choix que de s’exiler dans des récifs isolés et des monts sous-marins situés à plus de 1000 km de nos côtes.

C’est ce que révèle une grande étude internationale publiée dans PLOS Biology à laquelle a participé David Mouillot professeur à MARBEC ainsi que plusieurs étudiants en thèse à l’Université de Montpellier.
Des requins, des thons et des espadons dont la taille et le nombre diminuent au fur et à mesure que l’on se rapproche des zones d’influence humaine. C’est l’inquiétant constat dressé par les chercheurs du projet international PELAGIC, financé par la FRB-CESAB.

Plus de 1000 sites observés

Pendant plusieurs années, de 2010 à 2015, l’équipe a sondé plus de 1000 sites dans les océans Indien et Pacifique. Sur chaque site des caméras stéréos flottantes munies d’appâts, des sardines et anchois pour être précis, ont été positionnées pendant plusieurs heures. L’objectif ? Filmer et recenser les grands prédateurs dans chaque zone et évaluer leur taille sans avoir à les manipuler ou les capturer. « Une première mondiale, annonce David Mouillot, professeur à Marbec, jamais une étude n’avait été menée sur une échelle aussi large à base de recensements visuels« .

Les résultats publiés dans PLOS Biology le 6 août dernier ne laissent pas de place au doute. Dans les zones où la pression anthropique est forte, en raison notamment de la pêche, les caméras n’ont pas enregistré la moindre présence de requins. Une très mauvaise surprise pour le chercheur qui ne s’attendait pas « à constater une absence totale de ces espèces sur près de 80% des sites observés ».

Des espèces extrêmement menacées

C’est à plus de 1250 km des ports, dans des récifs isolés ou des monts sous-marins que les chercheurs ont pu commencer à observer une véritable concentration de ces espèces (plus d’une vingtaine d’individus sur une même image) et entrevoir des spécimens de grande taille (>5m). « Ils s’accumulent dans les derniers refuges qu’ils leur restent, mais leur survie est aujourd’hui extrêmement menacée, prévient David Mouillot. Il est beaucoup plus difficile de prouver les phénomènes d’extinction en mer que sur terre. On ne s’y intéresse que depuis une dizaine d’années.« 

Seule bonne nouvelle, la richesse autrement dit la diversité des espèces ne semble pas être impactée par les activités humaines. Combien de temps avant que l’homme n’atteigne ces derniers refuges ? « Mille kilomètres de l’homme, c’est surement le seuil au-delà duquel certains bateaux ne vont pas parce que la pêche n’est plus rentable en raison notamment du coût du carburant » explique David Mouillot qui met en garde contre les conséquences que pourrait avoir une baisse des prix du carburant ou des subventions pour compenser ce prix qui agit surement comme une barrière à la surexploitation de certaines zones de l’océan.

Faire bouger les lignes politiques avec la science

Depuis les années 50, le volume de la pêche industrielle a été multiplié par quatre passant de 20 millions de tonnes à 80 millions. Au total, 55% des océans sont exploités par la pêche tandis que les aires marines protégées ne représentent que 3,4% de la surface des océans.
Des zones protégées qui couvrent finalement peu les habitats préférentiels des prédateurs marins comme le soulignait déjà le chercheur dans une précédente publication (à lire notre article Trop proche humain dans LUM n°8). D’où l’importance d’établir au plus vite de nouvelles aires marines protégées comprenant des zones de haute mer éloignées de toutes activités humaines.
Une priorité selon David Mouillot pour qui « la publication dans les revues n’est pas une finalité. Nous voulons faire bouger les lignes sur le plan législatif et politique en alertant sur des messages simples. Il faut sensibiliser les dirigeants sur la rareté et l’importance de nos derniers écosystèmes refuges dans cette nouvelle ère de l’anthropocène. » Une sensibilisation par la recherche qui a déjà permis d’obtenir la protection des Iles Chesterfield au large de la Nouvelle-Calédonie avec de précédentes expéditions.

Des drones et de l’ADN environnemental

Actuellement l’équipe internationale poursuit cette étude sur plus de 3000 sites. La Méditerranée fait désormais partie de leurs zones de surveillance. En plus des caméras appâtées, les chercheurs travaillent aujourd’hui avec l’ ADN environnemental avec l’entreprise SpyGen récemment implantée à MARBEC via l’initiative Companies on Campus de l’iSite MUSE. « Ces techniques permettent de détecter la présence des prédateurs en complément de l’installation des caméras grâce aux traces ADN qu’ils laissent dans l’eau. Cela nous ouvre une fenêtre spatiale et temporelle de détection beaucoup plus large. Là aussi nous avons une ambition de couverture globale des océans avec un observatoire de la biodiversité via l’ADNe (ALIVe : All Life InVentory using eDNA) qui vient d’être labélisé par l’ADEME avec SpyGen comme porteur.« 

Une identification de la mégafaune grâce à des drones et des ULM en zone côtière permettra encore d’enrichir cette étude. Une post-doctorante de MARBEC, qui vient d’obtenir une bourse européenne Marie Curie avec l’Université de Montpellier, va travailler sur ce projet dans le lagon de Nouvelle-Calédonie en collaboration avec le laboratoire ENTROPIE. Des techniques nouvelles pour « assurer une nouvelle génération de suivi de cette mégafaune qui est un véritable enjeu de conservation, conclut David Mouillot. Ces espèces seront les premières à disparaître de nos océans.« 

Le vendredi 29 novembre 2019, le CESAB (CEntre de Synthèse et d’Analyse sur la Biodiversité) programme phare de la Fondation pour la Recherche sur la Biodiversité (FRB), qui est financeur du projet et du groupe de travail Pelagic, organise une conférence à ce sujet sur Montpellier. Il y sera question des nouveaux défis en matière de surveillance de la faune et des activités humaines dans les aires protégées.