Produire plus pour nourrir une population en pleine expansion, c’est le défi que doit relever l’agriculture en Afrique. Cette intensification nécessaire peut-elle passer par l’agroécologie ? Lum a posé la question aux agronomes Nadine Andrieu et Eric Scopel*, co-animateurs du champ thématique stratégique « Transitions Agroécologiques » au Cirad.

Agroécologie au Togo © IRD – Tiphaine Chevallier

Valoriser les processus écologiques pour des productions agricoles plus durables, c’est l’un des principes de l’agroécologie. « C’est une autre façon de regarder le processus de production, qui repose sur la bonne utilisation des ressources naturelles comme l’eau, les sols ou la biodiversité, souligne Eric Scopel. Sa mise en œuvre permet d’être moins dépendant des intrants extérieurs, notamment des produits chimiques ». Moins dépendant aussi des sources d’énergie comme le pétrole par exemple.

Une agriculture qui se passerait de pesticides et de tracteurs ? « Pas complètement, tempère l’agronome, l’idée n’est pas de s’en abstraire, mais d’essayer d’en être le moins dépendant possible et d’en avoir l’usage le plus pertinent. C’est une autre vision de l’agriculture ». Une vision aux multiples dimensions : scientifique, pratique, mais aussi sociale et philosophique. « L’agroécologie requestionne la place de l’agriculture dans l’alimentation de l’humanité, avec une vision à long terme : on ne peut pas mettre en péril l’agroécosystème sur lequel on travaille si dans 10 ans on ne peut plus l’utiliser ! »

Cocktails de pesticides

Si les pratiques agroécologiques sont ancestrales, sa déclinaison scientifique, elle, a commencé à germer dans les années 1980, en Amérique tout d’abord, avant de se disséminer sur le reste du globe. Et en Afrique ? « Le concept d’agroécologie y émerge relativement tard, même si certaines ONG se préoccupaient déjà de réduire l’utilisation des pesticides sur le continent, notamment dans le maraîchage qui en consomme beaucoup », raconte Eric Scopel.

C’est d’ailleurs là un des paradoxes du continent africain où la révolution verte n’en est encore qu’à ses balbutiements. « Globalement l’utilisation d’intrants y est nettement plus faible, par exemple le niveau d’utilisation d’engrais azotés est 10 fois plus faible qu’en France. Mais le marché phytosanitaire existe tout de même et certaines filières ont recours à une utilisation anarchique des ces produits, sans normes ni contrôles ». Faute d’informations et d’assistance technique, certains agriculteurs utilisent parfois des cocktails de pesticides à tort et à travers, avec des conséquences importantes sur la santé et sur l’environnement. « Des pratiques qui engendrent notamment des problèmes de pollution, comme la contamination des nappes phréatiques ».

Une agriculture en pleine mutation qui doit relever un défi de taille : nourrir une population en expansion qui devrait doubler d’ici 2050. « Les niveaux moyens de production en Afrique sont 8 fois inférieurs aux niveaux européens, il faut impérativement augmenter la productivité pour nourrir tout le monde, expliquent les spécialistes. Ce qu’il faut maintenant, c’est s’interroger sur le modèle d’intensification à développer sur le continent africain ».

Une fertilité fragile

Peut-on faire rimer agroécologie et intensification ? Pour les deux agronomes, la réponse est oui : « on peut imaginer atteindre + 50 % de production et passer de 1 tonne à l’hectare à 1,5 tonne en adoptant de bonnes pratiques agronomiques ». Des pratiques d’autant plus pertinentes en milieu tropical où la fertilité des sols est mise à mal par les conditions climatiques. « Il suffit d’une grosse pluie pour emporter la couche humifère du sol et le rendre incultivable. Il faut vraiment travailler sur la gestion des sols pour ralentir les processus naturels de dégradation ». En pratique ? « Maintenir des couverts végétaux, pailler, aménager des limites de terrain pour mieux gérer le ruissellement superficiel, réduire le travail du sol, ces pratiques contribuent à protéger le capital fertilité du sol, plus fragile en Afrique », détaille Eric Scopel qui décrit l’agroécologie comme un modèle « faiblement intensif en intrants mais intensif en connaissances ». Et intensif en labeur comme le souligne Nadine Andrieu : « cela peut nécessiter une augmentation de la charge de travail pour l’agriculteur et sa famille, il faut donc explorer aussi les modalités de réorganisation du travail ».

Pour intensifier aussi la production, l’agroécologie propose également de jouer sur la complémentarité des espèces, par exemple en faisant cohabiter les légumineuses et les céréales dont les cultures sont complémentaires. « Les légumineuses vivent en symbiose avec une bactérie qui a la capacité de fixer l’azote atmosphérique et de le transformer en forme minérale disponible pour les plantes, elles jouent un rôle d’engrais naturel, illustre l’agronome. Remettre de la biodiversité dans les exploitations en allant vers des polycultures est bénéfique pour la sécurité alimentaire et nutritionnelle ».

Créer les conditions de la transformation

Mais la recette n’est pas toujours facile à appliquer. « En Europe, les gouvernants manifestent une prise de conscience, balbutiante mais ferme, de la nécessité du modèle agroécologique, ce n’est pas toujours le cas en Afrique, où on défend encore parfois une vision moderne de l’agriculture à base d’intrants, de tracteurs et de monoculture. Ce discours cohabite avec un autre qui, lui, porte l’agroécologie », raconte Nadine Andrieu. Une posture délicate pour les chercheurs quand on sait que l’Europe a elle-même développé la maximisation des rendements sans chercher le compromis…

D’où l’importance d’impliquer tous les acteurs de la filière, et à tous les niveaux : agriculteurs bien sûr, mais aussi négociants, coopératives, chercheurs locaux… Sans oublier les acteurs politiques nationaux et internationaux : « il faut travailler sur toutes ces dimensions de façon concomitante pour créer les meilleures conditions pour cette transformation sur le terrain. Il y a un véritable enjeu à revisiter les modèles d’intensification en Afrique, et si tout s’aligne alors on peut sérieusement envisager de répondre aux besoins alimentaires en ayant recours à l’agroécologie ».


* Eric Scopel : Unité de recherche Aïda Agroécologie et intensification durable des cultures annuelles – Cirad
Nadine Andrieu : UMR Innovation et développement dans l’agriculture et l’alimentation (INRAE-Cirad-Institut Agro)