Anne Ducros est neurologue au CHU de Montpellier. Spécialiste de la migraine, elle accompagne des patients souvent confrontés à l’inefficacité des médicaments actuels. Un nouveau traitement par anticorps existe pourtant, mais sa mise sur le marché tarde en France. En cause ? Son prix trop élevé.

15 % des Français sont sujets aux migraines. Une maladie neurologique encore mal comprise car complexe, faisant intervenir au moins une quarantaine de gènes. Pour 1 % des patients, elle prend une forme chronique sévère. Des crises de céphalée intervenant plus de quinze jours par mois et provoquant, en plus d’une douleur intense, une intolérance au bruit et à la lumière, des nausées et des vomissements, que les médicaments actuels n’arrivent pas toujours à soulager. Un nouveau traitement pourrait pourtant changer la vie de ces milliers de personnes.

Un premier traitement spécifique

Une nouvelle classe thérapeutique spécialement conçue pour la migraine. Une première. « Jusqu’à présent, explique Anne Ducros, neurologue au CHU de Montpellier et professeur des universités, nous ne disposions que de traitements non spécifiques. Nous traitons toujours les migraineux avec des anti-hypertenseurs, des anti-épileptiques ou des anti-dépresseurs alors qu’ils ne sont ni hypertendus, ni épileptiques, ni déprimés. » Ces traitements permettent de diminuer l’excitabilité cérébrale et donc le risque de migraine, mais ils exposent les patients à des effets secondaires fréquents et lourds tels que somnolence, troubles de la concentration, fatigue, essoufflements…

Depuis quelques années la recherche a tout de même pu identifier le rôle d’une mini protéine, le CGRP. « Un petit peptide libéré au moment des crises par un nerf appelé trijumeau, et qui va entraîner une dilatation des vaisseaux et une cascade d’événements aboutissant à la douleur » décrit Anne Ducros. Les chercheurs ont ensuite mis au point des anticorps capables de cibler et de bloquer le CGRP et donc d’enrayer la migraine.

À l’heure actuelle, quatre anticorps ciblant soit le CGRP, soit son récepteur, ont passé avec succès les tests cliniques auprès de patients ne répondant pas aux traitements classiques. « Au moins la moitié des patients ont vu une baisse de leurs crises de 50 %, certains n’en ont même quasiment plus. Et ceux qui n’ont pas vu leur situation s’améliorer avec un type d’anticorps pourraient tout à fait répondre à un autre anticorps » détaille la neurologue.

Aucun effet secondaire

Surtout, ce traitement n’entraîne aucun effet secondaire, si ce n’est « une petite douleur sur le point d’injection chez certaines personnes ». Car contrairement aux traitements de fonds actuels, pris quotidiennement sous forme de comprimés oraux, ces anticorps sont administrés aux patients par simple injection mensuelle.

Simplicité et absence d’effets secondaires, deux éléments qui contribuent à augmenter significativement l’observance du traitement par le patient, comme le souligne Anne Ducros : « Les études montrent qu’au bout d’un an, 80 % des patients atteints de migraines chroniques prennent encore leur traitement, alors qu’avec les traitements de fonds classiques, c’est 80 % qui arrêtent. »

Des résultats qui ont permis aux traitements par anticorps d’obtenir l’approbation de l’Agence Européenne du Médicament ainsi que de la Food and Drug Administration, son équivalent américain. Lorsqu’ils ont été soumis aux autorités françaises, celles-ci ont bien donné une approbation dans le traitement de la migraine sévère mais « ils ont considéré qu’il n’y avait pas d’amélioration du service médical rendu, ils demandent donc d’autres études pour montrer une supériorité aux traitements actuels. » Ceci rend impossible la sortie du médicament en 2019… Alors quand ? Personne ne le sait.

Une décision que la spécialiste, au vu des études publiées, ne comprend pas. « Certains de mes patients qui ne répondent pas aux traitements classiques avaient une grosse attente. Quand je leur dit qu’il va falloir attendre encore, ils le vivent comme une véritable injustice. »

550 euros l’injection

Une injustice d’autant plus grande que le principal frein à la mise sur le marché de ce nouveau médicament serait principalement son prix : 550 euros l’injection aux USA et en Suisse. Un coût élevé qui s’explique en partie par la longueur du processus de fabrication. « Mettre au point une usine de production d’un anticorps qui puisse donner le produit thérapeutique stable, pur et efficace prend cinq ans » explique Anne Ducros.

Aujourd’hui, si les médecins français peuvent prescrire ces traitements à leurs patients, ces derniers doivent se rendre en Suisse pour l’acheter. « Pour six injections ils payent 3200 euros donc pour ceux qui peuvent payer ça marche mais pour les autres… C’est une véritable médecine à deux vitesses » constate la neurologue. Avant de conclure par un vœu, pas si pieu : « Il y a probablement de la place dans l’innovation pour réussir à produire des anticorps de manière moins chère… Pour des entreprises à but moyennement lucratif. »