Le 15 octobre dernier l’Université de Montpellier, le Ministère de l’Enseignement Supérieur, de la Recherche et de l’Innovation et l’Unesco signaient une convention de six ans pour l’implantation d’un Centre international dédié à l’eau. Une première en France et une belle victoire pour Eric Servat, directeur de l’Institut méditerranéen de l’eau et de l’environnement et porteur du projet. Entretien avec cette figure structurante de la communauté des sciences de l’eau à Montpellier.

L’Université de Montpellier va accueillir un centre international Unesco dédié à l’eau. Il s’appelle Icireward. Que signifie cet acronyme ?

C’est mon collègue et ami Olivier Barreteau, directeur de l’UMR G-EAU, qui a trouvé cet acronyme.  Il signifie « International center for interdisciplinary research on water system dynamics ». En français on traduirait par Centre international de recherche interdisciplinaire sur les dynamiques des socio-hydro-systèmes. Et cela correspond parfaitement à ce que nous sommes et à notre projet.

C’est un Centre Unesco de catégorie 2. Quelle est la différence avec un Centre de catégorie 1 ?

Concrètement cela veut dire que nous avons plus d’autonomie pour définir nos orientations stratégiques qu’un Centre de catégorie 1. D’ailleurs, dans le domaine des sciences de l’eau seul le Centre de Delft aux Pays Bas était en catégorie 1, mais lui aussi a demandé à passer en catégorie 2. Nous aurons néanmoins un représentant de l’Unesco dans le Conseil d’orientation stratégique et, bien sûr, nous produirons tous les deux ans le reporting attendu. Nous travaillons avec l’Unesco dans un climat de confiance partagée qui nous permettra de mettre sereinement en œuvre notre projet.

Combien y-a-t-il de Centres Unesco dédiés à l’eau dans le monde ?

Au total il y en a une trentaine et nous sommes le premier en France. La communauté scientifique française et notamment la communauté des sciences de l’eau montpelliéraine travaille avec l’Unesco depuis très longtemps, il y avait donc une logique à formaliser ces liens.

On parle de communauté de l’eau à Montpellier, vous êtes si nombreux que cela ?

Ce Centre Unesco rassemble quinze laboratoires montpelliérains (au sens large puisqu’incluant Narbonne et Alès). Des grosses structures qui sont 100% dédiées aux sciences de l’eau comme HydroSciences que j’ai dirigé pendant 14 ans, mais aussi G-EAU ou le Lisah à l’Institut Agro – Montpellier Supagro. Et puis vous avez tous les autres laboratoires où l’eau est une partie de l’activité.  Si on fait le bilan de tout cela, cela représente environ 400 scientifiques et près de 150 doctorants. Quand vous êtes capables de mobiliser autant de monde cela fait une masse critique importante qui est, dans le domaine des sciences de l’eau, la plus importante communauté structurée en France.

Dans toutes les disciplines ?

Oui à HydroSciences vous allez trouver des physiciens, des modélisateurs, des hydrologues mais aussi des chimistes, des géochimistes, des microbiologistes. A G-EAU des économistes, des sociologues, des anthropologues, des spécialistes des sciences politiques…  Au Lisah, des agronomes, des pédologues… et dans les autres laboratoires des géographes, des spécialistes de la télédétection, etc.. Nous couvrons un spectre extrêmement large et diversifié en matière de disciplines scientifiques.

Il y a aussi une histoire ancienne des sciences de l’eau à Montpellier

Oui, c’est l’histoire qui fait que nous avons toutes ces compétences. Déjà à l’époque de l’USTL, l’Université des Sciences et Techniques du Languedoc, il y avait déjà des laboratoires d’hydrologie mathématique et d’hydrogéologie. Dans les années 60 des gens travaillaient sur la source du Lez comme le professeur Avias. Il y avait des compétences fortes et tous les organismes nationaux qui travaillent dans le domaine de l’eau se sont implantés à Montpellier, le CNRS, l’IRD, le Cirad, le BRGM, l’Inrae… Cette histoire fait que, sans doute plus qu’ailleurs, nous avons cette capacité à mettre autour de la table des gens qui ont des compétences et des objets d’études différents et très complémentaires.

C’est la raison pour laquelle Montpellier a été choisi pour accueillir ce Centre ?

La force de la communauté des sciences de l’eau à Montpellier c’est sa capacité à être pluridisciplinaire et interdisciplinaire. C’est ce qui fait la différence avec d’autres sites en France qui font un travail excellent mais qui n’ont pas autant cette spécificité. Cette interdisciplinarité était déjà  à la base de l’Institut méditerranéen de l’eau et de l’environnement, l’IM2E, et c’est cette particularité, qui est notre principal atout,  que nous avons transposée dans notre projet de création de Centre Unesco.

Et ce n’est pas difficile de faire travailler tout ce petit monde ensemble ?

Nous avons beaucoup travaillé pour faire émerger ce collectif et coordonner l’activité de ces équipes. Un IFR, Institut fédératif de recherche, avait posé les premières pierres de ce collectif avant de s’arrêter en 2010. Puis nous avons complété ce travail en créant au 1er janvier 2015 l’IM2E qui a donné un lieu de rassemblement à l’ensemble de ces acteurs pour qu’ils définissent des stratégies collectives. Et bien sûr il y a eu la création de Muse.

Quel rôle a joué Muse justement ?

Quelque part le Centre Unesco c’est un peu le fruit du projet Muse. À travers la Kim Waters, Muse nous a incités à identifier les actions et les projets capables d’accroître notre attractivité et notre visibilité à l’international. Plus directement, Muse nous a donné la capacité financière à mettre en place des projets de recherche qui préfiguraient typiquement ce que seraient des projets portés par le Centre Unesco. Je ne suis pas sûr de ce que sans l’aide de Muse, nous aurions obtenu ce Centre. Il y a cette confiance, ce soutien qui fait qu’on y croit. Et en retour j’espère qu’avec ce Centre nous apporterons notre pierre à l’édifice pour pérenniser le projet Muse.

Quelles sont les grandes lignes des projets sur lesquels vous allez travailler maintenant ?

Quand on travaille avec l’Unesco, on travaille avec les Nations Unies et donc le cadre impératif c’est les Objectifs de Développement Durable. L’ODD 6 bien sûr qui est 100% dédié aux problématiques de fourniture d’eau et d’assainissement et un certain nombre d’autres ODD aussi. Il y a plus de 2 milliards de gens aujourd’hui qui n’ont accès ni à l’eau potable, ni à des systèmes d’assainissement fiables ce qui contribue à faire de l’eau le premier vecteur de maladies, ce qui n’est pas le moindre des paradoxes quand on connait son indispensable nécessité.

Et vous avez des axes spécifiques ?

Nous avons construit ce projet de recherche autour de cinq grands axes qui vont de la caractérisation de processus élémentaires à des approches orientées sur le fonctionnement des sociétés. Ce que nous appelons nous des socio-hydro-systèmes. Donc, c’est par exemple la vulnérabilité des systèmes aux pressions anthropiques, la disponibilité et la qualité des ressources en eau en lien avec le changement climatique. Mais aussi des travaux sur les dynamiques sociales, les compromis à trouver entre, par exemple, l’utilisation des sols et les politiques de gestion des ressources en eau. Nous valorisons au maximum cette pluralité de compétences scientifiques qui caractérise Montpellier. C’est le défi que nous avons décidé de relever, à savoir mettre en avant l’interdisciplinarité afin de s’attaquer aux enjeux cruciaux qui se font jour dans le domaine de l’eau pour les années qui viennent.

Cette convention est signée pour six ans et après ?

Le Centre est créé jusqu’au 14 octobre 2026 mais après il n’y a pas de raison qu’il ne soit pas renouvelé. Le Centre de Delft existe bien depuis une soixantaine d’années. 

On imagine que cette convention va vous ouvrir de nombreuses portes…

Oui, la reconnaissance et la visibilité internationale apportées par l’Unesco c’est quelque chose de très fort qui va nous permettre de franchir un cap. Notre objectif est de jouer un rôle significatif dans le réseau des Centres et des Chaires de l’Unesco, ce que l’on appelle la « Unesco water family ». Cela nous donne une capacité d’interaction avec tous les autres Centres, à Delft aux Pays-Bas, à Lodz en Pologne, à Dundee en Ecosse, aux Etats-Unis ou au Japon.  Cette ouverture-là va renforcer nos réseaux, nous offrir des perspectives d’échanges à travers des étudiants ou des séjours scientifiques.

Avec le Sud également ?

L’Unesco a un impact très fort au Sud où elle contribue à structurer les communautés scientifiques à travers les programmes internationaux mis en œuvre. Nous avons déjà les réseaux IRD, CIRAD qui sont très structurés, souvent anciens et là encore l’Unesco va nous offrir des facilités pour développer ces réseaux. A fortiori parce que plusieurs d’entre nous sont très investis dans des grands programmes de l’UNESCO, en particulier au sein du Programme Hydrologique Intergouvernemental (PHI).

En terme de formation, ce Centre que va-t-il apporter ?

La question de la formation est très importante pour l’Unesco. Alors l’idée, en ce qui nous concerne, ce n’est pas de créer des formations supplémentaires mais c’est de promouvoir les formations d’excellence du site montpelliérain pour les rendre encore plus attractives que ce qu’elles sont déjà, que ce soit le Master Eau, Polytech/STE, Isntitut Agro – Montpellier Supagro, AgroParisTech, l’École des Mines d’Alès…. Et notamment en les ouvrant davantage encore aux étudiant·e·s des pays du Sud.

Et sur le plan financier est-ce que l’Unesco apporte un soutien ?

L’Unesco a des capacités de financement limitées, par contre ce sera probablement plus simple d’aller chercher des financements en étant un Centre Unesco. Ce n’est pas la même chose, par exemple, d’aller voir les grandes fondations nationales et internationales en tant que « simple » directeur de l’IM2E qu’en tant que directeur d’un grand Centre Unesco. Pour nous cela devrait changer beaucoup de choses.